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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/233

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ce sont des orateurs de réunions publiques, des députés qui mènent le mouvement, organisent les patrouilles et semblent n’avoir d’autre souci que de maintenir la grève dans tout son feu. Est-il un seul moment question des salaires, des affaires du travail ou de l’industrie ? Pas du tout. On n’est occupé qu’à nourrir ces ouvriers, qui ne sont souvent que des grévistes forcés, de déclamations et de chimères, à exploiter leur crédulité, leur soumission, ou même si l’on veut leurs instincts généreux et leurs illusions. On s’efforce de leur persuader qu’ils combattent et souffrent pour le suffrage universel violé dans la personne de leur élu, le maire de Carmaux, victime des animosités réactionnaires ! On n’a cessé de leur répéter, on leur répète encore qu’ils sont par la grève les défenseurs de la république ! On leur fait croire qu’ils n’ont qu’à tenir ferme pour dompter leurs maîtres, qu’ils forceront l’Etat à déposséder la compagnie et à leur livrer la mine, — sans doute, pour recommencer la brillante expérience de la « mine aux mineurs » de la Loire ! Des députés leur enseignent le mépris de la justice et leur disent que les condamnations de ceux qui ont violé le domicile et menacé la vie de leur chef sont un honneur, — « la croix des braves gagnée sur le champ de bataille ! » Bref, on abuse de toute façon ces malheureuses populations, au risque de les pousser un jour ou l’autre à l’insurrection ou de les laisser bientôt à la misère qu’on leur aura préparée. Tout ce qu’on a pu pour dénaturer ou exagérer cette grève, on l’a fait. Et il faut avouer aussi que les agitateurs ont pu se sentir encouragés par la longanimité du gouvernement qui, sans être complice, est resté le spectateur assez placide, assez inactif d’un mouvement où tout était engagé, l’ordre et la liberté du travail. C’est là ce qui a fait cette situation inextricable qui existe aujourd’hui, que le parlement a trouvée à son retour ; — et c’est dans cette situation que M. le président du conseil, Loubet, a été en quelque sorte sommé de se charger d’une médiation supérieure, d’un arbitrage entre tous les intérêts engagés à Carmaux.

Dégager de la confusion une demi-vérité, quelque élément de transaction, prononcer entre une compagnie jalouse de maintenir la discipline dans une grande exploitation, et ses ouvriers, remettre un peu de paix dans les esprits, rendre au travail une population perdue par les excitations, c’était une œuvre assurément compliquée, — aussi délicate que compliquée. Elle était doublement difficile et par la nature même des choses et par la position de l’arbitra qui avait à résoudre d’abord le problème de concilier ses devoirs de chef du gouvernement et l’indépendance du juge. Que M. Loubet y ait mis toute sa conscience, ce n’est même pas à discuter. Il a tenu à s’éclairer de toutes les lumières jusqu’au dernier moment. Il a écouté la compagnie et ses conseils. Il a écouté les trois radicaux, M. Clemenceau, M. Millerand et M. Camille Pelletan, que les mineurs