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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/228

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moins graves aussi ; mais il est bien un peu de leur famille. Henriette Scilly est plutôt de la famille des saintes ou des vierges dont les primitifs italiens aimaient à peindre eux aussi les âmes. Son ingénuité fait songer de leur candeur ; son innocence est sœur de leur mysticité. Il y a de leur gaucherie dans ses actes, et, comme dans leurs élans, il y a dans ses discours quelque chose de chastement passionné. Ceci, plus pur, est plus nouveau dans l’œuvre de M. Paul Bourget ; et plus aussi qu’une impression d’art. Quand, après le Disciple, il avait écrit Cœur de femme, on eût dit qu’il voulait dérouter la critique. Mais la Terre promise, venant après les Sensations d’Italie, nous le montre décidément engagé dans une route où l’on ne croyait pas que dût le conduire un jour le dilettantisme de ses premiers débuts.

Ce n’est pas qu’il n’y eût dans ses premiers vers, et surtout dans ses Essais de psychologie contemporaine, un fond de sérieux, ou de gravité même ; et quoiqu’il admirât ou qu’il aimât passionnément Stendhal et Baudelaire, il savait déjà qu’il y a un juge au moins de la valeur ou de la qualité morale de nos actions, qui est le mal qu’elles font aux autres. Mais on put croire un moment qu’il l’avait oublié. C’est, comme le disait un jeune et habile écrivain, M. René Doumic, dans la Revue Bleue, quand M. Paul Bourget vit ses romans réussir, par « leurs qualités les plus superficielles, et leurs plus aimables défauts. » Les meilleurs amis de son talent craignirent alors pour lui que, comme il est si souvent arrivé, la nature même de son succès ne le gâtât. On louait surtout dans Cruelle Énigme, ou dans Crime d’amour, une imitation des mœurs mondaines qui semblait en être une approbation ; et le vrai, le solide mérite en échappait aux plus bruyans admirateurs du romancier. Il n’en était pas cependant moins réel, et je ne sais si l’on ne pourrait dire qu’à l’insu même de M. Bourget, il continuait en lui de se développer. Le psychologue ou le moraliste qu’il est ne m’en démentira pas, ni l’artiste, non plus, qui connaît le pouvoir de l’inconscient. Peintre ou poète, le plus grand d’entre eux ne sait jamais tout ce qu’il a mis dans son œuvre, et c’est par là justement qu’il est grand, et vraiment poète ou peintre.

Ainsi, de roman en roman, sous son dilettantisme apparent, sous son air d’élégante indifférence aux perversités qu’il se complaisait à décrire, le contraire même du dilettantisme, si je puis ainsi dire, perçait de toutes parts, et se trahissait jusque dans cette Physiologie de l’amour moderne, où ce n’était plus même avec Stendhal que M. Bourget semblait vouloir rivaliser, mais avec Laclos, — dont je constate avec chagrin qu’il fait toujours une singulière estime. Mais c’est le dernier livre de ce genre qu’il ait écrit, sans doute ; et, si nous en jugeons par les Sensations d’Italie ou par la Terre promise, c’est dans un autre sens qu’il laissera désormais se développer et grandir encore