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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/227

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vulgaire et plus rare. Sans être ce que l’on appelle une nature d’exception, c’est une nature plus fine que celle de Mme Raffraye, par exemple, mais pourquoi la finesse ne serait-elle pas, elle aussi, dans la vérité ? Le réel est plus vaste, il est aussi plus varié que l’épopée des Rougon-Macquart, et une femme peut être « vraie, » sans ressembler nécessairement aux héroïnes de M. Zola.

Ce qu’il est d’ailleurs intéressant de noter, c’est ce que la figure d’Henriette Scilly doit de plus fin et de plus délicat, à la conception même et aux exigences du roman psychologique. Ainsi pourrait-on dire que les Araminte et les Silvia de Marivaux ont quelque chose de plus « distingué » que les Elmire ou les Arsinoé de Molière, et les femmes de Racine quelque chose de plus féminin que les amazones de Corneille. Ces comparaisons, je l’espère, n’offenseront ni M. Bourget, ni M. Zola même. Non pas qu’aux yeux des psychologues le corps ne soit qu’une enveloppe, et ils savent que ce qu’il y a de plus intérieur en nous se traduit souvent avec fidélité dans notre attitude ou dans notre physionomie. Mais, comme nous n’attachons pas tous le même sens aux mêmes mots, et que le langage n’exprime jamais que la moindre partie de notre pensée, ils savent aussi combien de sentimens différens s’expriment par des gestes ou des mouvemens extérieurs analogues ; et ils veulent pénétrer plus avant. Leur dessin plus précis semble donc d’abord avoir quelque chose de plus grêle. Voulant rendre et fixer des nuances plus fugitives ou plus particulières, les couleurs qu’ils emploient ont quelque chose aussi de plus conventionnel, ou de plus spiritualisé. Leurs personnages ont donc enfin quelque chose de moins matériel. Tel est un peu le cas d’Henriette Scilly. Le procédé même dont M. Paul Bourget a usé pour la peindre ou pour la dessiner, l’idéalise. De tout ce qu’elle a de commun avec les autres femmes, le romancier n’a retenu, pour le faire entrer dans la composition de sa figure, que tout juste ce qu’il en fallait. Il en a épuré la réalité de tout ce qui n’était pas nécessaire à la ressemblance, comme s’il avait craint autrement qu’elle ne perdît de sa vérité. C’est qu’on ne peint pas un portrait comme on brosse un décor de théâtre ; mais quand surtout c’est l’âme qu’on y veut faire parler, il y faut je ne sais quelle exécution moins matérielle en ses moyens, la lucidité dans la complication, et la transparence dans la profondeur.

Et à ce propos, — quoique de pareilles suppositions soient toujours hasardeuses, — nous nous demandions si la Terre promise n’aurait pas été conçue sous l’impression, récente encore en sa mémoire, des fines Sensations que M. Bourget avait rapportées d’Italie. Car nous connaissions Francis Nayrac, ou du moins ses semblables, pour les avoir autrefois rencontrés dans Mensonges ou dans Crime d’amour. Ils étaient plus jeunes alors, d’une élégance plus apprêtée peut-être,