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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/223

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explication de Francis. Cette explication difficile, c’est la mère qui la reçoit, mais, par un hasard mortel à son amour, Henriette l’entend, et peu s’en faut qu’elle ne succombe sous le poids de son émotion. Elle en revient, lentement, avec une lenteur qu’entretient son irrésolution. Un sourd travail se fait en elle. Si son amour vit toujours dans son cœur, ce n’est plus le même amour, car son fiancé n’est plus le même Francis. Elle se décide enfin, contre elle-même, malgré les larmes de sa mère, et l’inutile repentir de son fiancé : Henriette Scilly n’épousera pas Francis Nayrac. Peu d’événemens, comme on le voit, et peu de matière ; une histoire d’âmes, si l’on peut ainsi dire ; et l’étude infiniment nuancée de trois sentimens qui n’ont rien en soi de très rare : la jalousie dans l’adultère ; une forme curieuse de l’amour paternel ; et le sacrifice de la passion à la dignité personnelle.

Il n’y aurait pas lieu d’insister sur la première, si nous n’en voulions louer la pénétration très singulière, très aiguë, — et pourquoi ne le dirions-nous pas ? — l’intention morale. « Ce qu’il y a, dit M. Bourget, de terrible dans l’adultère, et son châtiment immédiat, c’est que l’amant ne saurait lutter contre la preuve constante d’immoralité que lui apporte sa maîtresse, par ce simple fait qu’elle est sa maîtresse. » Nous dirons plus crûment encore que l’adultère est une chose… malpropre. M. Zola lui-même l’a bien prouvé jadis : dans Pot-Bouille, par exemple, si j’ai bonne mémoire, dans la Bête humaine, dans l’Argent. Ce n’était point qu’il se proposât de réformer les mœurs sur ce point, ni non plus qu’il se piquât d’aucune « psychologie. » Mais il se rendait bien compte qu’une seule littérature au monde, — la romantique, — avait honoré, magnifié, poétisé, glorifié, divinisé l’adultère, et, comme il est brave homme, au fond, il lui paraissait franchement qu’il n’y avait pas de quoi ! S’il faut qu’il y ait des adultères, qu’on en commette, semblait-il dire, mais que l’on ne s’en vante point ; et qu’on n’en parle pas comme d’une partie de plaisir, car, selon le mot de Flaubert, vraiment, « ça ne se passe pas comme ça ! »

M. Bourget, lui, n’a pas traité la question tout à fait de la même manière. Mais il a insisté sur la dégradation morale, sur la fureur jalouse, sur l’inévitable inclination au mensonge, sur la diminution de probité réelle dont s’accompagne l’adultère. Il ne s’est pas attardé cette fois à d’inutiles détails ; il n’a pas même mis en scène le mari de Mme Raffraye ; il a laissé la faute opérer d’elle-même, pour ainsi dire ; s’étendre, insensiblement, pour finir par l’empoisonner tout entière, à l’existence des deux amans ; abolir en eux leur personnalité pour lui en substituer une autre. En un mot, comme nous le disions, il a analysé, plus minutieusement encore qu’on ne l’avait fait peut-être, les conséquences psychologiques de l’adultère, et, — par une communication dont on verra tout à l’heure un autre et curieux exemple, — c’est à peine s’il l’a voulu ou cherché, mais la précision de l’observation