Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/212

Cette page n’a pas encore été corrigée


vive, dont la physionomie exprime vivement tout ce qu’ils sentent ; à leur contact, il en viendra bien vite à sentir comme eux, et comme eux il exprimera ce qu’il sent. Tout sentiment vif, nous enseignent les psychologues, et M. Sighele après eux, se traduit par des signes extérieurs, et quiconque observe ces signes incline à éprouver le sentiment qu’ils expriment. « C’est une loi universelle, dans tout le domaine de la vie intelligente, a dit M. Espinas, que la représentation d’un état émotionnel provoque la naissance de ce même état chez celui qui en est témoin. » On cite à ce sujet ce qui se passe dans les nids de guêpes. En cas de danger, les sentinelles qui veillent au dehors donnent l’alarme aux autres, qui sortent en colère et fondent sur les agresseurs. Comment ces sentinelles communiquent-elles leur émotion à tout le nid ? On ne voit pas qu’elles se servent à cet effet de leurs antennes comme les fourmis. « L’émotion se communique à toute la masse par le seul spectacle d’un individu irrité. La guêpe alarmée bourdonne d’une manière significative, correspondant chez elle à un état de colère et d’inquiétude ; les autres guêpes l’entendent et se représentent ce bruit ; mais elles ne peuvent se le représenter sans que les fibres nerveuses, qui chez elles le produisent d’ordinaire, soient plus ou moins excitées. » Chez les hommes aussi bien que chez les guêpes, les signes ne sont pas seulement des moyens d’expression, ce sont des moyens de propagande et des excitans.

M. Sighele aurait pu ajouter que la foule est l’endroit du monde où les signes sont le plus violemment expressifs et le plus propres à causer des désordres nerveux. Rien ne ressemble moins à un salon qu’une foule passionnée. La faculté de jouir intérieurement de sa pensée, dont on ne livre aux autres que la moitié, le plaisir qu’on éprouve à dire ce qu’on ne pense pas et à penser ce qu’on ne dit pas, les feintes, les dissimulations, les politesses menteuses, les petites hypocrisies sociales, les colères qui ne s’expriment que par des ironies ou de sourds grondemens, les jalousies et les dépits qui savent sourire, la foule laisse ces jeux et cette science aux mondains ; qu’ils excellent, s’il leur plaît, dans l’art de se contenir : le seul dont elle fasse cas est l’art d’exagérer. Il n’y a pour elle aucun code des convenances. Chacun dit tout ce qu’il a dans le cœur, et tout le monde parle à la fois ; pour se faire entendre, il ne suffit pas d’articuler des mots, il faut crier ; pour se faire voir, il ne suffit pas de se montrer, il faut gesticuler ; la gaîté se manifeste par des éclats de rire de cyclope ; on n’exprime pas sa colère, on la hurle. L’homme qui assisterait au spectacle que donne une multitude irritée, sans entendre aucune des paroles qui s’y prononcent, se croirait dans une maison de fous ; il éprouverait la même impression qu’un sourd qui assiste à un bal sans en entendre la musique. Pour notre honnête ouvrier, qui a des yeux et des oreilles, au