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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/210

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d’autre que le désir d’oublier ses affaires, ses fatigues et le poids du jour en se délassant pendant quelques heures. Tout perturbateur qui le dérange dans son amusement est mal venu, et si la pièce est insipide ou lugubrement ennuyeuse, il manifeste sa déception et son dépit avec une extrême vivacité ; les foules qui ne sont pas contentes ne se croient pas tenues d’être polies.

Les étrangers qu’avait attirés chez nous la dernière exposition universelle se sont étonnés de voir tout un peuple très bigarré s’entasser les soirs de fête au Champ de Mars, sans qu’il se commît un désordre, un dégât, une inconvenance. On s’était rassemblé pour avoir le plaisir d’être deux cent mille à éprouver le même sentiment de joie paisible, rendu plus intense par l’accord momentané de toutes les volontés. M. Sighele pense que la multitude est disposée au mal « parce que la perversité est une qualité plus active que la bonté, » et il est certain que les méchans ont la langue et la main prompte, que les bons sont plus passifs. Mais quand la prédisposition générale est le désir de goûter des plaisirs tranquilles, accompagné d’une antipathie instinctive pour qui se permettrait de les troubler, les méchans sont tenus en échec, car il est des courans que les volontés les plus actives, les plus remuantes ne peuvent remonter. Il y avait sûrement au Champ de Mars des centaines d’hommes de désordre, que l’esprit général avait ou gagnés ou réduits à l’impuissance, et les pickpockets exceptés, tout le monde cherchait son bien sans que personne le trouvât dans le mal d’autrui. Un Allemand disait : « Je rapporterai, en rentrant chez moi, une nouvelle qui étonnera ma famille ; je lui dirai que j’ai vu deux ou trois fois tout Paris rassemblé et qu’il n’était composé que de gens honnêtes et polis. »

Arrivons aux foules où se commettent des crimes. On peut dire d’avance que leur caractère essentiel est de se composer de mécontens, qui se sont réunis pour mettre leurs chagrins en commun, pour exposer bruyamment leurs griefs et en obtenir le redressement. Dans quelques heures peut-être, cette foule ne sera plus maîtresse de ses passions et se laissera entraîner à de criminelles violences. — « La majorité, nous dit-on, était venue là par pure curiosité, mais la fièvre de quelques-uns a rapidement gagné le cœur de tous, et chez tous s’élève au délire. » Ce cas exceptionnel n’est pas celui qui nous occupe. D’habitude, les curieux, dès qu’ils s’aperçoivent que l’affaire devient sérieuse, ne songent plus qu’à s’éclipser ; comme Panurge, ils ont naturellement la crainte des coups. Ceux qui restent et qui ne craignent pas de donner des coups et d’en recevoir ne sont pas de simples spectateurs, ils sont intéressés dans la partie qui se joue. En tout temps, le prolétaire s’en est pris à ses patrons des cruautés de sa destinée. Mais aujourd’hui cette disposition d’esprit est plus répandue que jamais dans certaines