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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/208

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assemblées célèbres, composées d’énergumènes, rédiger des lois fort sages et prendre des résolutions très opportunes.

Si M. Sighele ne s’était pas piqué de réduire en doctrine « la psychophysiologie des foules, » s’il n’attribuait pas à l’école à laquelle il appartient le mérite « d’avoir dévoilé le monde jusqu’alors inconnu des facteurs anthropologiques, physiques et sociaux du crime, » s’il avait discuté moins longuement certains principes d’Herbert Spencer qui ont le double tort d’être des lieux-communs et de n’être pas toujours vrais, s’il ne s’était pas fait un devoir et un plaisir de nous enseigner, en empruntant le langage d’un autre positiviste, son compatriote, « que la psyché est un mode général d’activité identique à toute autre activité organique, sans aucune exception, » — son livre n’y aurait rien perdu, et le contraste entre la simplicité de ses conclusions et la solennité de son argumentation nous choquerait moins. A quoi bon tant d’échafaudages pour construire une maison si modeste ? Mais nous ne sommes plus au temps des Montesquieu et des Diderot, nous sommes devenus pédans. Aujourd’hui le bon sens lui-même éprouve le besoin de se montrer au monde en robe à longs plis, en bonnet doctoral, et tout en méprisant la métaphysique, il en fait à sa façon et la met quelquefois où elle n’a que faire.

Comme le remarque fort justement M. Sighele, la question des crimes collectifs est d’autant plus intéressante pour nous que nos tribunaux ont eu souvent et, selon toute apparence, auront plus souvent encore à s’en occuper. Des actes de violence ont été dans ces dernières années la suite fatale de certaines réunions publiques et de certaines grèves d’ouvriers. La grande querelle du travail et du capital n’en est encore qu’à ses commencemens, et nous n’en verrons pas de longtemps la fin, si on la voit jamais. Or l’ouvrier, comme individu, ne peut avoir raison du capitaliste ; il ne peut le combattre victorieusement que par la puissance du nombre, et quand on est en nombre, on est tenté d’abuser de sa force. Mais il y a ici une distinction à faire. Le plus souvent les crimes collectifs sont exécutés par des pervers, par des criminels-nés, sortis des bas-fonds de la société. Ce n’est pas la foule qui les a rendus assassins ou incendiaires, ils se sont servis de la foule pour commettre des crimes prémédités. Parmi les assassins de l’ingénieur Watrin, il y avait un ouvrier connu par les sévices qu’il exerçait sur sa femme ; un autre avait été condamné trois fois pour coups et blessures ; un troisième avait, dit-on, une mâchoire de bête fauve ; un quatrième offrait de tuer n’importe qui pour 50 francs. Ce n’est pas ce genre de criminels que M. Sighele avait en vue, et ce n’est pas à eux que la justice doit appliquer un traitement particulier. Le cas spécial qui nous intéresse ici est celui d’un ouvrier honnête et laborieux, lequel, en se mêlant à une foule, devient capable de