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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/202

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et la science se rapprochent indéfiniment ; elles ne se confondent jamais ; elles sont les asymptotes de la grande courbe humaine… Il y aura toujours des questions auxquelles la science ne pourra répondre ; et ce mystère formera le fond inépuisable des religions futures. » — Et, dans l’Esprit nouveau, c’est par une espérance de religion scientifique qu’il répond à la dernière angoisse de son cœur et de son esprit. La philosophie de l’avenir sera « la philosophie de la vie universelle. » L’homme trouvera sa loi dans la loi du monde enfin ramenée à l’unité. Il s’apercevra que « la même loi reconnue dans les orbites des astres, retrouvée dans les formations géologiques, dans la succession des règnes, » s’applique à lui, se retrouvant « dans la formation des sociétés et dans le secret de la conscience humaine. » Et, dès lors, son effroi cessera, et son anxiété héréditaire et son inquiétude éternelle ; parce qu’il ne se sentira plus isolé, ce que, jusqu’à présent, il a cru être. Il ne dira plus : « Il n’est rien de commun entre la terre et moi, » découvrant, au contraire, que tout est commun entre la terre et lui, que le monde le soutient, que « tout lui répond dans l’infini » et qu’il « marche en compagnie des mondes. »

Ces dernières pages que Quinet ait écrites sont, certes, des plus belles. Elles sont peu probantes ; ressemblant en cela à beaucoup d’autres pages de Quinet, elles ne prévoient pas assez l’objection, et ne sont que des affirmations bien éloquentes. L’objection ici, c’est que plus va l’homme, et à mesure même qu’il oublie davantage ses religions et ses métaphysiques, plus il s’attache à la morale d’une forte étreinte et y voit sa loi propre, qu’il cherche à établir et à soutenir comme il peut, mais à laquelle il tient comme à quelque chose qui est sa substance et sans quoi il disparaîtrait. Toutes les philosophies, si dissemblables qu’elles soient, tous les systèmes, veulent aboutir à la morale traditionnelle, et trouvent toujours, en effet, avec plus ou moins d’adresse et par un plus ou moins long détour, le moyen d’y aboutir. La morale, c’est l’homme même ; il ne l’oublie que quand il ne pense pas, et sitôt qu’il s’envisage comme faisant partie d’une société, c’est-à-dire dès qu’il se considère comme animal sociable, c’est-à-dire dès qu’il se regarde comme homme, il s’y rattache énergiquement. Or la nature est immorale ; le monde qui nous entoure est immoral ; les règnes, minéral, végétal, animal, sont immoraux ; nous-mêmes, entant qu’engagés à moitié et plus qu’à moitié dans la nature, nous sommes immoraux ; nous sommes immoraux en tant qu’animaux, sacrifiant les êtres faibles pour nous nourrir ou nous amuser, sacrifiant même nos semblables pour nous enrichir ou nous glorifier, et ainsi non-seulement la nature insensible, non-seulement la végétalité, non-seulement l’animalité, mais l’histoire même, en grande