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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/198

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où se trouvent de magnifiques pages, Ahasvérus, avec des souvenirs de Ballanche combinés avec des réminiscences de Faust. Il en fit un autre avec les livres de géologie qu’il avait lus, et la Création est un poème des époques de la nature, beaucoup moins imposant, d’une suite beaucoup moins magnifique et puissante que celui de Buffon ; mais singulièrement captivant et pittoresque, et ample et vaste encore.

Excellente chose pour les hommes d’imagination que la science, quelle qu’elle soit au temps dont ils sont. Meilleure que la psychologie, qui quelquefois les dessèche un peu, ou, au moins, les subtilise ; meilleure que la métaphysique, qui les égare un peu, ou semble les volatiliser. La science, même hypothétique, par son objet leur donne une assiette solide, ayant toujours, du reste, des proportions assez vastes, ouvrant d’assez longues perspectives pour donnera leur pensée tout son essor. Jamais Quinet n’avait plus que dans la Création tracé des tableaux profonds et clairs, à larges plans bien distribués où circule librement l’air tranquille ou les grands souffles. Même au point de vue philosophique, il s’en faut qu’il n’ait point profité à réfléchir sur le grand livre ouvert de la nature et qu’il n’y ait point recueilli de bonnes leçons. Il faut tâcher de tout démêler : s’il est vrai, ou bien probable, qu’il n’y ait pas dans l’histoire naturelle à saisir des lois applicables à la sociologie, il y a à y prendre d’excellentes habitudes et attitudes d’esprit, qui, transportées dans la sociologie, font qu’on y voit mieux, et c’est le vrai profit, celui-là, que tire un sociologue de l’histoire naturelle. La contemplation de la nature rend l’esprit calme, froid, par suite plus lucide. Si Buffon a montré, en choses de philosophie morale, un si admirable bon sens, c’est qu’il avait des habitudes de savant, d’observateur et d’homme qui mesure les temps par milliers de siècles, et, certes, ce qui manquait le plus à Quinet jusqu’ici, c’était la raison glacée de Buffon. Il a pris un peu de ces qualités qui étaient loin d’être les siennes à lire Darwin et Herbert Spencer. Par exemple, n’est-ce rien que la transformation que subit dans l’esprit de Quinet l’idée de progrès ? Comme à peu près tous les hommes de son temps, il avait cru au progrès, non-seulement indéfini, mais sans arrêt, et rectiligne, et que tout changement est un profit et que tout pas est une victoire et que toute secousse est une ascension. L’humanité dans ce système est un ambitieux qui réussit toujours. De là, d’abord une très grande chance d’illusion ; ensuite un penchant à s’agiter sans réfléchir dans la conviction que toute agitation ne peut aboutir qu’à un progrès ; ensuite une véritable immoralité dans les considérations historiques, tout événement qui a abouti étant tenu pour une amélioration et justifié par cela seul qu’il s’est produit, en d’autres termes, — tout ce qui a eu lieu étant jugé un bien, — comme