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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/197

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très raisonnable, et encore, après que vous l’aurez constatée dans l’espèce humaine comme dans les espèces animales, ce qui revient à dire que vous appliquerez raisonnablement à l’espèce humaine les lois du monde animal que vous n’auriez pas eu besoin d’emprunter au monde animal pour les reconnaître chez l’homme. Mais les lois qui n’ont pas un caractère de nécessité, rien n’autorise à les faire comme passer de l’animalité à l’humanité pour comprendre et expliquer celle-ci. Ce n’est point légitime, à peine est-ce indiqué. Et surtout appliquer à l’histoire, si courte, les lois qui ont peut-être régi les transformations des espèces dans des périodes immenses de temps et à travers des monceaux de siècles ; dire : les espèces évoluent selon telle loi en trois cent mille ans, donc l’humanité évolue selon la même loi au cours de six siècles, c’est-à-dire en dix-huit générations : rien n’est plus arbitraire ni plus téméraire, et c’est encore de ces généralisations hardies qu’il ne faut point mépriser, parce que c’est ainsi que l’homme pense quelque chose et que c’est à coups d’hypothèses qu’il conserve en l’exerçant sa faculté de penser, dangereuses pourtant et pleines de hasard, et qu’il faut suspecter en même temps qu’on les forme, et surveiller avec défiance en même temps qu’on les fait naître.

La Création reposait donc sur une idée qui n’est pas prouvée, qui, ce me semble, ne le sera jamais ; elle était destinée à n’apporter aucune lumière vraie sur les destinées tant passées qu’à venir de notre espèce ; surtout à cause d’un véritable vice de raisonnement, qui est celui-ci. Quinet n’explique pas seulement l’histoire de l’homme par l’histoire du monde ; il explique aussi l’histoire du monde par l’histoire de l’humanité, tant il croit à l’existence certaine d’une harmonie préétablie entre les deux. Cela jette une étrange confusion et déroute l’esprit du lecteur. Dans le premier cas l’hypothèse étant forte, et dans le second, l’hypothèse étant plus forte encore, la vraisemblance est altérée par ce que l’auteur croit qui la complète, et la créance du lecteur ébranlée, par ce que l’auteur croit qui la soutient. C’est bien là qu’on voit l’intrépidité de suppositions d’Edgar Quinet et la confiance, l’ingénuité, pour ainsi dire, de son systématisme. Le livre en est comme vicié.

Est-ce à dire qu’il soit méprisable ? Il s’en faut bien. Et d’abord, comme livre descriptif, il est très beau. Quinet était un poète, un poète de second ordre, de ceux qui ont besoin d’une matière déjà élaborée pour féconder leur imagination et l’exciter. Beaucoup sont ainsi. L’un traduit en beaux vers des tableaux peints, l’autre, ou le même, des pages de musique, l’autre de vieilles légendes déjà rédigées par quelque naïf chroniqueur ancien, l’autre des livres de zoologie. Quinet avait fait un poème extrêmement confus, mais