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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/182

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salutaires ; mais ce sont des crises dans l’histoire de l’humanité ; et après avoir été des crises, elles deviennent des habitudes, chose d’une valeur morale assez faible ; et après avoir été des habitudes, elles deviennent des conventions, puis des convenances, choses qui n’ont certes pas la puissance de créer l’ordre civil, ni même de le soutenir. L’erreur de Quinet, c’est de mettre tout cela sur le même plan. Il le faut bien dans son système, puisque, n’y ayant pour créer continûment la société humaine que la religion, si la religion subissait des éclipses, la société humaine aurait des intermittences ; mais c’est précisément ce qui prouve que le système n’est pas très juste. L’homme a des raisons d’être et de durer dont une est certainement l’instinct religieux, et quand cet instinct est fort, l’homme existe certainement plus qu’à l’ordinaire ; mais il a d’autres raisons d’être aussi, qu’il faut connaître et dont il faut tenir compte. Le système historique de Quinet est manifestement incomplet. — Mais ce qui est bien plus intéressant que de le réfuter, c’est de remarquer combien est curieux le cas d’un homme du XIXe siècle en qui la pensée religieuse, en qui l’idée de Dieu est le fond et comme le tout, qui est comme constitué de religion, ainsi que le serait un ascète indien, un chrétien du IVe siècle ou un janséniste du XVIIe. Et quand on songe qu’après tout, comme nous le verrons par la suite, Quinet n’est point un esprit imperméable, qu’au contraire il subit assez facilement les influences successives, il me semble qu’il en faut conclure que le mouvement religieux du XIXe siècle n’a pas laissé d’être assez fort, de 1820 à 1850 environ, à ce qu’il me semble. Car c’est au milieu de philosophes et d’esprits libres qu’écrit Edgar Quinet, c’est à un public essentiellement laïque qu’il s’adresse, lui-même se croit parfaitement libre penseur, et, dans le sens vrai du mot, il l’est ; et c’est l’esprit le plus foncièrement, le plus pleinement, le plus invinciblement mystique qui puisse être, jusque-là que la vision en Dieu n’est plus chez lui une théorie, mais est bien autre chose, une habitude et une fatalité de son intelligence. Et il n’a point étonné ; il a paru naturel, peut-être seulement un peu sublime dans son naturel. Imaginez l’effet qu’il eût produit au milieu du XVIIIe siècle, et par là mesurez les distances. Il y a des philosophes déistes au XVIIIe siècle ; mais ils le sont en ce qu’ils s’élèvent à l’idée de Dieu et y aboutissent. Quinet en part ; elle est son principe, elle est au commencement de tout raisonnement qu’il fait, et de toute idée, quelle qu’elle soit, qu’il puisse avoir. Voilà la différence, qui est immense comme de tout à rien. Voilà la distance parcourue dans le flux et le reflux des idées, et voilà qui prouve qu’on revient de loin. Cela peut permettre aux positivistes de nos jours la modestie, et aux religieux la confiance.