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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/176

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le charme, la douceur insinuante, l’enveloppement tiède et doux dont il y est vite et pour jamais possédé, sur le rafraîchissement qu’il y trouve après sa vie tant de Paris que de province. Certines lui-même est vaincu, quoique regretté encore par momens. Il n’y a rien de si beau et de si bon au monde que de causer symbolique avec Creuzer en se promenant au bord du Neckar et de traduire Herder en très bon français en le commentant avec une séduisante imagination. — Je n’y contredis point, et voilà qui est bien ; mais remarquez comme tout concorde et conspire. Avant d’aller en Allemagne, notre Lyonnais était bien déjà le plus Allemand des Français. Quel devait-il en revenir, après Heidelberg, Herder, Creuzer, le Neckar, et Minna, qu’il ne faut pas oublier puisqu’il ne l’oublia point, et, après de longues fiançailles, tout allemandes encore, l’associa à sa vie ? Il en revint tout pénétré de mysticisme, de symbolisme, de gravité pieuse, de candeur aussi, d’aptitude extraordinaire et presque dangereuse à être pleinement convaincu, de cette douceur apostolique, si profonde et si tendre, qui ne devient un peu féroce que quand on la contrarie, n’y ayant rien de plus doux que l’huile et de plus dangereux que l’huile bouillante, d’un penchant désormais décidé à méditer, à prier, à prêcher, à psalmodier, à dogmatiser, et, le cas échéant, à exorciser. Il en revint aussi, traducteur et commentateur de Herder, féru d’histoire « vue par les grands côtés, » contemplateur de grands espaces et de grandes périodes, très dévot à cette idole de notre siècle qui s’appela la philosophie de l’histoire, aimant à passer en revue l’humanité, convoquant volontiers les générations dans une Josaphat de son invention, toutes choses qui à l’onction sacerdotale ajoutent le grand regard circulaire de l’inspiré, et compliquent l’apôtre d’un poète épique.


II

Il fut l’un et l’autre, tout de suite, mais rien de plus, dans sa première manière, de 1830 à 1843, après la période d’éducation et avant la période de vie fiévreuse et des grandes batailles. Ce qu’il est à cette époque, c’est un historien philosophe qui cherche dans l’histoire le développement de la pensée de Dieu. En d’autres termes, il recommence Herder, il recommence Ballanche, il recommence Vico, il recommence Bossuet. Car la philosophie de l’histoire, depuis ceux qui l’ont créée jusqu’à ceux, exclusivement, qui semblent y avoir renoncé, n’a jamais été que la pensée de Bossuet reprise, remaniée, pétrie à nouveau par des cerveaux moins fermes que le sien ; ç’a toujours été une pensée religieuse, le projet