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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/139

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un appel plus irrésistible. A lutter plus longtemps, il redouta la folie.

Des époques, alors, tendirent à se préciser, des dates à se fixer. Plus tard, avait-il dit. Dans un an ? Dans six mois ? Qui savait combien de temps se prolongerait sa résistance dernière ? C’était le printemps. Il entrevit, après les chaleurs de l’été, les heures recueillies de l’automne. Il sentit qu’à ce moment-là, sans doute, il céderait. Il se résigna. Soit ! dans six mois !

Le soir même, il se jetait sur le papier.


VI

Des heures, Paul courut les larges feuilles, d’un galop d’un cheval par l’infini des routes blanches ; elles avaient pris possession de lui, le roulaient dans un engrenage sans fin, le dévoraient. Il aurait voulu ne s’arracher de là jamais. Car il s’effrayait de tomber, à l’issue, dans la désespérance, dans l’accablement d’un remords. C’était, suspendue au-dessus de lui, la menace de son moi, qu’il fuyait dans le monde irréel de ses créations ; et cette menace le maintenait, dès qu’il éprouvait le besoin d’un répit, ainsi que le coup de fouet courbant les esclaves sur la tâche. Il allait comme en un songe merveilleux qu’il eût su pourtant n’être qu’un songe, se hâtant d’en exprimer toutes les joies et toutes les ivresses avec la terreur latente de l’éveil prochain.

Lorsque le jour parut, il s’arrêta. La rapidité du temps le surprenait. Mais il eut une stupeur plus grande de voir que nul remords ne l’atteignît. Il avait la conscience d’une irresponsabilité, comme si sa volonté fût demeurée étrangère à son acte, comme s’il n’eût fait que céder à quelque pression mystérieuse, dominé par une volonté plus haute. Une paix, au contraire, était en lui. A peine une mélancolie s’éveillait ; car il venait de repasser par des sensations d’autrefois. Même il lui semblait qu’il eût un moment ressaisi tout entière l’exquise jouissance des labeurs partagés.

Le jour montait ; il vit, par les fenêtres, l’infini du ciel bleu que traversaient d’invisibles rayons. Aux faîtes des toits, des aigrettes d’or s’allumèrent. Il éteignit la lampe. Le jour, purifié, l’atteignit, l’enveloppa d’une lumière amie, comme d’une caresse. Du jour s’ajoutant à la nuit, de la perpétuelle succession des choses qui se continuent, de l’éternel mouvement dans l’immutabilité éternelle, lui venait davantage le rassérénement que rien ne fût fini jamais ; que tout se liât indestructiblement ; que tout ce qui eût germé aboutît ; que tout ce qui eût été fût encore.

Sous la fatigue, ensommeillée un peu, de cet éveil matinal, dans