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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/138

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un architecte exhumant des ruines ou grattant sur de vieilles façades la longue altération des siècles. Puis la formulation de l’idée était là sans passion ; elle ne déployait point le chatoiement des phrases ou la bataille sonore des mots ou l’ampleur des grands gestes tragiques dont il était tourmenté.

Une nouvelle tristesse s’appesantit, la tristesse des désillusions, des espérances qui ne reviendront pas. Plus impérieusement, il se sentait repris des tentations anciennes ; et, par l’effet même d’une première concession, il se trouvait plus démuni, sa volonté ébréchée pareille à une place qu’une longue période de paix laissa se démanteler. Les forces créatrices grondaient en lui, d’une rumeur confuse de volcan. Elles l’attaquaient d’un assaut continu, le poursuivaient en l’insomnie des nuits. Il commença de redouter la défaite.

Il lui semblait qu’il cessât peu à peu de s’appartenir, qu’une volonté plus puissante que la sienne le courbât, chaque jour davantage, sous son étreinte. Car les œuvres, dont il s’efforçait de détourner son désir et sa pensée, étaient entrées en lui, s’y étaient développées, étaient devenues la chair de sa chair, le sang de son sang, sa vie elle-même. Malgré sa lutte, elles avaient grandi, s’étaient complétées. Il les portait en lui, réelles et vivantes, prêtes à sortir, comme Minerve du crâne de Jupiter, toutes armées de son cerveau.

Dans cet état d’esprit, la tentation revêtait toutes les formes. Une voix montant de lui-même lui soufflait qu’au lieu de manquer à sa parole il serait, en mettant au jour les livres qu’avait projetés Marie, ainsi que l’exécuteur testamentaire de la morte, l’accomplisseur de ses volontés. L’achèvement de leur œuvre commune devenait un héritage légué, une mission confiée, une charge qui lui incombait, un devoir.

La brèche s’élargissait. Il cessait de se révolter contre l’éventualité d’un parjure ; il finissait par en évoquer la possibilité ; et, sans s’y résoudre encore, il n’en repoussait plus la pensée avec la même énergie. Il reculait seulement, remettant à un avenir lointain, à plus tard, lorsqu’il serait à bout.

Cette perspective lui rendit un peu de calme, le calme d’un homme qui a la certitude d’avoir fait tout ce qu’il a pu et qui attend patiemment parce qu’il sait que, le jour où il le voudra, son mal aura pris fin. Mais son esprit ne se détourna plus de la tentation. Il ne vivait plus dans le présent ; il regardait se dérouler devant son désir la vision des journées laborieuses, des jouissances infinies que l’avenir lui tenait en réserve. L’éloignement les grandissait, les rendait plus attirantes ; et de s’être rapprochées après avoir semblé enfuies pour jamais, elles lui jetaient