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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/135

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muette. Il errait par la maison vide, par la solitude du cabinet de travail. La vaste pièce lui paraissait morte, elle aussi, l’âme envolée qui l’avait animée naguère. Elle gardait un silence et une immobilité de tombe, avec de longs retentissemens du moindre bruit, ainsi qu’en un temple désert. Mais, là, parmi l’attirance du milieu où s’était vécue leur vie intellectuelle, où leurs cerveaux avaient pensé les mêmes pensées, où leurs cœurs avaient battu des mêmes émotions d’art et souffert les mêmes angoisses de l’irréalisable, l’enveloppait la douceur mélancolique des choses amies qui, d’être restées pareilles, ramenaient pareilles les mêmes impressions ; et, bercé par leur apparente immutabilité que rien ne troublera plus, comme on écoute dans le murmure des ruines la voix de ce qui fut, il écoutait les souvenirs.

Il relisait leurs livres. Il reparcourait les étapes de leur route si brève, s’abîmait en la contemplation de leur œuvre inachevée, suspendue comme un pont dont une arche est béante sur le vide. Le regret de ses années désormais stériles s’atténuait ainsi de l’illusion d’une union que la mort n’eût point dissoute. La persistance en lui du passé, la parole même dont il était lié la prolongeait. La femme à qui il gardait la double foi jurée du cœur et de l’esprit ne se reculait point dans le néant. Elle vivait au même titre que vivent ceux qui sont absens ; et presque, lorsqu’il abaissait, pour mieux saisir des visions fuyantes, ses paupières, il lui semblait qu’elle fût là encore, assise dans le fauteuil vide, ou qu’elle dût y venir ; que tantôt ils avaient échangé des paroles, ou que tout à l’heure ils allaient accorder des pensées. La mémoire atteignait parfois, rn ses évocations, jusqu’à l’intensité du réel, recréant des sensations éprouvées. Il voyait Marie, il l’entendait ; il écoutait, avec le son même de sa voix, des mots qu’elle avait prononcés, des idées qu’elle avait exprimées. Il prêtait l’oreille à ses espoirs de malade, aux projets qu’elle rêvait, dans le temps où, confians encore, ils se plaisaient au charme berceur des convalescences attendues.

Son esprit allait ; il s’abandonnait à la tentante amertume de repenser les mêmes choses. Il suivait ces projets et ces rêves, par-delà l’abîme qu’avait creusé la tombe ; il imaginait leur réalisation, entrevoyait, à la suite de l’œuvre interrompue, l’œuvre nouvelle dont elle se fût complétée.

Sous le couvert d’une religion du passé, l’œuvre, ainsi, se dégageant du souvenir pieux dont elle s’était enveloppée, s’isolait, prenait une vie propre.

Paul, d’abord, n’y prêta point d’attention ; puis une accoutumance s’établit ; l’œuvre le pénétrait, poussait des racines invisibles. Ses méditations flottantes avaient, sans qu’il on eût