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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/132

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inspiration avait dominé, de cruelles blessures inavouées que suivait une longue souffrance.

Aussi la victoire, enfin conquise, amenant en elle une détente de ses énergies, la puissance nerveuse dont elle avait été soutenue pendant les années précédentes tomba. Elle éprouva un besoin de repos. Ce repos fut très doux d’abord ; mais bientôt il l’inquiéta, de n’être suivi d’aucune reprise de forces. Une langueur survenait, contre laquelle elle voulut réagir. Le travail se montra pénible, puis rebelle. Le cerveau, anémié, demeurait lâche et fluent, comme épars, sans que sa volonté pût le reprendre, le rassembler pour l’action. Ses idées demeuraient imprécises, pareilles à des mirages ; et lorsqu’elle les voulait fixer, leurs formes se dérobaient en des contours flottans, se dispersaient par lambeaux insaisissables. Un effroi l’envahit. Il lui paraissait qu’elle ne se retrouverait plus, qu’elle n’écrirait plus jamais. Elle devint sombre, s’enferma dans des silences.

Paul, par une délicatesse que lui suggérait son affection, attendait qu’elle pût reprendre sa place, en face de lui, à la grande table maintenant déserte. Sans doute, de le voir, dissociant leurs esprits, travailler seul, elle eût à la fois ressenti une jalousie, la jalousie d’une femme malade délaissée pour une maîtresse, et à la fois subi un supplice de Tantale. Cela devait être, puisque malgré qu’elle connût sur lui le poids lourd de l’oisiveté, elle acceptait cette attente et ne l’exhortait point au travail. Ils n’en parlaient pas ; et, de ce silence même, l’esprit de Paul appuya plus fréquemment vers cette pensée. Il comprit que le pâle sourire de sa femme le remerciait. Ce fut entre eux comme un accord tacite.

Leur union se maintenait ainsi plus étroite. Une douceur nouvelle coula dans leur vie, de laquelle leur chagrin s’atténuait. Ils vécurent, avec les joies du succès remporté de haute lutte, le charme des espérances. Ils évoquèrent les jours où, les forces revenues, ils reprendraient leur labeur ; et, de même qu’on imagine, auprès du lit des malades aimés, de longues promenades au grand air pur, sous les clairs soleils, parmi des arbres et des fleurs, ils imaginaient les longues heures studieuses de l’avenir prochain, ils élaboraient des plans, posaient les jalons de la route future.

Cependant, le cerveau de Marie gardait sa torpeur ; puis, bientôt, à la détresse intellectuelle de la femme, s’ajouta une détresse physique. Comme si la suppression d’une fonction cérébrale eût rompu l’équilibre des organes, elle s’étiolait, minée par un mal incompréhensible. Elle s’alita. Les médecins hochèrent la tête. Des semaines coulèrent dans l’uniformité grise des horizons fermés. Un affaiblissement de tout l’être s’aggravait. Les docteurs se