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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/130

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reproduire, par un souvenir inconscient, des phrases prononcées par eux-mêmes, alors que leur parole se laissait emporter au feu de l’imagination !

Le lendemain, cependant, l’étrange conformité de leur création se poursuivit. Et elle se maintint les jours suivans. Ils rencontrèrent, avec les mêmes conceptions, des analyses semblables, des expressions pareilles. Même, la phrase, molle encore et enveloppante, de la jeune femme, une phrase d’un tissu lâche et qui flottait autour de l’idée ainsi qu’autour d’un corps féminin l’harmonie de longues étoffes, commençait de se resserrer, de s’ajuster à la pensée plus étroitement, sans luxe inutile, sans plis onduleux qui la diffusent, sans verroteries et sans clinquant. Elle se virilisait au contact de la phrase précise de l’homme. Et Paul, par un contraste analogue, remarquait en cette phrase précise qui lui était propre, des sécheresses subites, des arêtes anguleuses de tracé géométrique, qu’il s’efforçait d’adoucir.

Tantôt alors, ils élurent pour le texte définitif l’une des deux pages, la jugeant mieux venue ; tantôt ils fondirent en un seul leur double travail, par des additions à l’un, des suppressions à l’autre, par des ajustages.

Il ne se présenta de réelles divergences qu’au sujet de certaines psychologies masculines ou à propos des langages de certains milieux, toutes choses auxquelles la merveilleuse intuition de la femme ne suffisait pas pour accéder ; tandis, que d’autres fois, des sentimens plus particulièrement féminins échappaient à la perspicacité de l’homme ou perdaient sous sa plume de leur infinie délicatesse. Mais en ces rencontres, sans discussion, sans obstination à des points de vue personnels, ils se cantonnèrent dans leurs sexes avec une entière docilité l’un à l’autre.

Des pages ainsi s’ajoutèrent à des pages. Une œuvre progressait d’une allure régulière et continue ; puis elle s’acheva, fut debout, dans une unité parfaite, d’une analyse subtile, d’une vérité saisissante.


II

Pendant des années, Paul et Marie travaillèrent. Des livres se succédèrent, signés de leurs deux noms.

Comme ces livres différaient essentiellement de la production courante, comme ils n’étaient point des romans de métier, mais relevaient directement de la littérature, la critique demeurait hésitante et inquiète. Les journalistes que le hasard de l’occasion avait investis de telles fonctions ne pouvaient comprendre cette facture originale où s’indiquait, sous une double signature, un