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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/114

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baisse dans la valeur de ce métal. Il fallait donc agir sans retard si l’on voulait épargnera l’empire allemand une perte sensible sur les espèces d’argent qui formaient sa principale circulation. Mais où trouver des acquéreurs pour cet argent démonétisé et comment en obtenir un prix avantageux, alors que le cours du métal baissait de jour en jour à Londres ? C’est ici qu’éclatèrent l’habileté de M. de Bismarck et la coupable ignorance du gouvernement français.

Conclue à une époque où l’argent n’avait encore subi aucune dépréciation et où le rapport de 1 à 15 1/2 établi entre la valeur de l’or et celle de l’argent par notre loi de germinal an XI semblait définitivement consacré par l’expérience de soixante années et par l’assentiment du monde commercial, la convention de 1865 n’avait imposé aux contractans de l’Union latine aucune limitation quant au monnayage des deux métaux précieux. Le gouvernement prussien mit à profit cette lacune. Les agens ou les banquiers qu’il avait agréés comme acquéreurs s’empressèrent de porter aux hôtels des monnaies de Paris et de Bruxelles les lingots d’argent provenant de la démonétisation : ils étaient convertis presque sans frais en pièces de cinq francs françaises et belges qui étaient échangées ou directement contre de l’or, ou contre des billets de la Banque de France ou de la Banque nationale de Belgique, à l’aide desquels on soutirait l’or de ces deux établissemens. Cette opération se faisait sur une grande échelle. L’hôtel des monnaies de Bruxelles qui avait frappé 25 millions et demi de pièces de cinq francs en 1871, et pour 10 millions seulement en 1872, en frappa pour 111,704,795 francs en 1873 et, de son côté, la Monnaie de Paris en frappait pour près de 250 millions. Si l’on met en regard des ventes d’argent de l’Allemagne le monnayage insolite d’argent qui eut lieu à Paris et à Bruxelles pendant les dix-huit mois qui ont immédiatement suivi la démonétisation de l’argent par l’Allemagne, on se convainc que cette puissance s’est débarrassée d’un demi-milliard d’argent et s’est procuré un demi-milliard d’or aux dépens de la France et de la Belgique. Cette opération, si fructueuse pour l’Allemagne, qui obtenait pour ses lingots d’argent un prix fort supérieur aux cours de Londres et le remplaçait par de l’or presque sans frais, aurait pu se renouveler indéfiniment si, dans le parlement belge, dès le milieu de juillet 1873, une interpellation de M. Frere-Orban n’avait appelé l’attention du cabinet belge sur le monnayage insolite de la Monnaie de Bruxelles et n’en avait signalé l’origine et les conséquences. Le gouvernement belge n’hésita pas ; il prit sous sa responsabilité de limiter par ordonnance les opérations de frappe de la Monnaie de Bruxelles ; et il demanda ensuite aux chambres un bill d’indemnité qui lui fut accordé par une loi