Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 114.djvu/104

Cette page n’a pas encore été corrigée


notre légitime désir du nouveau est souvent aveugle, notre instinct, non moins légitime, de conservation n’est pas plus clairvoyant. Or, il est peu de forces aussi mal connues que l’âme humaine, et que les forces sociales dont l’application est en voie de surprendre notre prudence. Tous les phénomènes que l’hypnotisme a aujourd’hui rendus familiers à tous étaient généralement niés il y a une vingtaine d’années, et on haussait les épaules si un savant de bonne foi s’imaginait qu’il y avait quelque chose à tirer des pratiques discréditées des magnétiseurs. Aujourd’hui, il nous faudra peut-être admettre que l’esprit humain peut acquérir certaines connaissances en dehors de tous les moyens réputés possibles. Examinons les faits, critiquons-les sévèrement, puis fions-nous à eux, s’il en reste. Si la transmission mentale, si les hallucinations véridiques sont des phénomènes réels, comme cela semble vraisemblable, et si de la probabilité nous pouvons un jour passer à la certitude, ces faits ne constitueront pas, comme on l’a dit, l’une des découvertes les moins curieuses de notre siècle, ni peut-être des moins fécondes.

Si nous nous sommes trompés, nous ne regretterons pas trop notre erreur, pourvu qu’elle nous ait familiarisés avec cette idée salutaire que nos vues sur la nature sont bien bornées et qu’il faut sans cesse travailler à les agrandir. Notre imagination peut nous égarer souvent, elle ne risque pas de nous emporter trop loin ni trop haut. Qu’elle ne dédaigne pas la nature, elle n’a de forces que ce qu’elle lui en emprunte, elle-même n’en est qu’une partie. Ce vieux monde nous réserve sans doute encore bien des surprises, il faut nous tenir prêts à les recevoir de bonne grâce, à en tirer parti si nous pouvons. Et d’ailleurs notre univers n’est qu’un cas singulier parmi des millions d’univers possibles, où les lois de la nature seraient autres que chez nous et autrement enchaînées. Si nous n’avons aucune idée de ces combinaisons avortées qui peut-être ont failli naître et se développer, nous ne comprendrions pas bien celle que les circonstances ont rendue vraie. Les récentes recherches sur les forces inconnues ont, je crois, rendu des services positifs à la science ; et n’auraient-elles fait qu’élargir notre imagination pour lui faire embrasser un monde possible, mais pour toujours sans réalité, le résultat n’en serait pas inégal aux efforts qu’elles ont coûtés.


FR. PAULHAN.