Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/961

Cette page n’a pas encore été corrigée


— le treizième parlement depuis l’avènement de la reine Victoria, — ne se réunit, à vrai dire, que pour enregistrer le vote du pays, pour sanctionner le fait accompli. Comment tout cela va-t-il maintenant se passer ou se dénouer ? C’est l’unique affaire de cette courte session ouverte l’autre jour par un discours, volontairement insignifiant, lu au nom de la reine. Le discours n’est rien, l’intérêt est dans la situation. Dès le premier moment, on a pu voir que, si lord Salisbury n’a pas prétendu s’obstiner aux affaires, comme on lui en attribuait la pensée, il a tenu à ne pas céder le pouvoir sans livrer un dernier combat, et on a pu saisir aussi la tactique des conservateurs. Il est clair que les conservateurs et leur chef, avant de se retirer, ont voulu bien constater que, s’ils avaient perdu la majorité dans l’ensemble des élections, ils la gardaient dans la vieille Angleterre, qu’ils se sont proposé d’embarrasser M. Gladstone en provoquant ses explications, que lord Salisbury, notamment, a tenu à prendre d’avance position contre le ministère libéral prêt à se former. C’est l’objet du double débat qui s’est ouvert aussitôt dans la chambre des communes et dans la chambre des pairs, où le marquis de Salisbury s’est efforcé d’engager, de compromettre même les lords pour sa cause, en prenant le rôle de défenseur de l’intégrité de l’empire britannique contre la politique gladstonienne. La majorité n’est pas moins la majorité, et le résultat, bien que retardé de quelques jours par la tactique des conservateurs, n’était pas moins inévitable.

Que sera maintenant, que promet à l’Angleterre le ministère nouveau porté au pouvoir dans les circonstances présentes ? Certainement, M. Gladstone va tenter une entreprise aussi épineuse que délicate, et charge sa vieillesse d’une redoutable responsabilité. Le vieux tacticien a sans doute assez d’expérience et d’art pour éviter les pièges qu’on va lui tendre, pour combiner un programme réalisable et allier l’esprit pratique à la hardiesse dans les innovations qu’il médite. Seul de plus, par sa popularité et son autorité, il peut maintenir les élémens divers qui composent sa majorité. Il n’a pas moins à faire marcher ensemble l’émancipation irlandaise, le « home-rule, » et les larges réformes démocratiques qui deviennent pour lui une nécessité. C’est le résumé de sa politique intérieure. Quant à sa politique extérieure, si elle ne diffère pas sensiblement dans le fond de la politique du ministère conservateur, elle semble du moins devoir être plus adoucie, plus réservée, plus conciliante. Au dire d’un journal libéral anglais, elle se proposerait toujours le même objet, la paix européenne, mais en témoignant plus de confiance et de cordialité à la France. De toute façon, M. Gladstone aura certes couronné sa vieillesse d’un dernier lustre, le lustre des hardiesses généreuses.


CH. DE MAZADE.