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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/93

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publics, elle a passé ces deux questions sous silence. Sans doute elle aurait bien pu demander que l’article de la loi qui limite la durée du travail des femmes fût appliqué dans les ateliers, comme il l’est dans les fabriques, fallut-il pour cela créer une armée d’inspecteurs. Elle ne l’a pas fait. Pourquoi ? C’est qu’en gens pratiques les membres de la commission ont compris qu’une stricte application de la loi était non pas seulement matériellement, mais moralement impossible. C’est que, ces malheureuses étant payées à la tâche et à la pièce, toute limitation de la durée de leur travail aurait encore diminué leur salaire déjà si insuffisant. Le remède eût été pire que le mal, et celles qu’on aurait entendu protéger ainsi auraient été les premières à protester. Quant à trouver un moyen légal d’amener la hausse des salaires, la commission n’a pas perdu son temps à le chercher. Cette longue et scrupuleuse enquête n’a donc abouti qu’à une constatation d’impuissance. La commission a cependant terminé son rapport par une déclaration que je tiens à reproduire. Après avoir rendu hommage à la résignation avec laquelle ouvriers et ouvrières supportaient leurs dures conditions d’existence, et à la charité sans limite dont ils faisaient preuve les uns vis-à-vis des autres, elle ajoutait : « Nous exprimons le ferme espoir que l’exposé fidèle des maux que nous avons été appelés à constater aura pour effet d’amener les capitalistes à prêter une plus grande attention aux conditions dans lesquelles s’effectue le travail qui leur fournit les marchandises dont ils ont besoin. Lorsque la législation a atteint la limite au-delà de laquelle elle ne peut plus avoir un effet utile, l’amélioration de la condition des travailleurs ne saurait résulter que du sentiment croissant de leur responsabilité morale chez ceux qui les emploient. » Cet appel à la conscience des patrons fera sourire, sans doute, les théoriciens de la protection du travail. Mais qu’est-ce autre chose que la doctrine du juste salaire opposée par l’Encyclique de Léon XIII à la loi brutale de l’offre et de la demande, doctrine profondément vraie, si on demeure d’accord que ce juste salaire doit être déterminé, non par la législation humaine maladroite ou impuissante, mais par la conscience et le sentiment de la responsabilité morale. Il était assez curieux de constater qu’une commission de lords protestans en était arrivée, après une étude attentive des faits, aux mêmes conclusions que le saint-siège parlant au point de vue doctrinal. Cette conclusion vient à l’appui de ceux qui mettent peu de confiance dans la législation et qui ne croient point à d’autre remède qu’au réveil de la conscience, sollicitée par le sentiment chrétien.

L’inutilité ou l’impuissance de la législation, au moins dans un