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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/89

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n’ai point l’intention d’analyser ces procès-verbaux. Pareille entreprise m’entraînerait trop loin. Je voudrais seulement de ce recueil de dépositions, qu’on pourrait appeler le martyrologe de l’industrie anglaise, tirer quelques renseignemens sur le point spécial qui fait l’objet de cet article, c’est-à-dire la condition industrielle des femmes.

L’enquête a porté sur trois points principaux ; d’abord sur l’hygiène des ateliers. Il a été prouvé devant la commission que cette hygiène était déplorable et que les journalistes n’avaient rien exagéré dans leurs descriptions. Sans doute il était bien prescrit par le Factory and workshop act que les ateliers aussi bien que les manufactures seraient tenus dans un état constant de propreté, bien ventilés, mis à l’abri, par un système de canalisation bien entendue, de tous miasmes ou mauvaises odeurs, et que le nombre des personnes qui y seraient employées ne serait jamais trop considérable par rapport à la capacité cubique d’air respirable. Mais autant il avait été facile d’assurer l’exécution de ces prescriptions minutieuses dans les manufactures, c’est à-dire dans de grands établissemens connus de tous, faciles à inspecter, et dont les propriétaires pouvaient être contraints à se mettre en règle avec la loi, autant, de nombreux témoignages en ont fait loi devant la commission, ces prescriptions devenaient illusoires quand il s’agissait des ateliers, c’est-à-dire le plus souvent de simples chambres où un certain nombre d’ouvriers ou d’ouvrières travaillaient sous les ordres d’un petit patron. En fait, ces ateliers échappaient à l’inspection par leur nombre même. C’est par milliers et milliers qu’ils se comptent dans les grandes villes industrielles. A Londres il y a telle rue de l’East-End où chaque maison compte un ou plusieurs ateliers. Pour les surveiller tous, il aurait fallu une armée d’inspecteurs, et le nombre de ceux-ci eût-il été singulièrement augmenté, leur inspection n’en serait pas moins demeurée illusoire. A qui s’en prendre, en effet, de l’insalubrité de ces ateliers ? Au propriétaire. Mais le propriétaire qui avait loué une maison ou un appartement ne pouvait être rendu responsable des conséquences fâcheuses résultant soit du trop grand nombre d’ouvriers entassés, soit de la nature même de l’industrie exercée dans son immeuble. Au patron ? Mais le patron était souvent lui-même un ouvrier, incapable de faire face aux dépenses qu’auraient exigées de lui les travaux d’hygiène et de ventilation réclamés par les inspecteurs. De ces ateliers les plus misérables étaient le plus souvent, d’ailleurs, des ateliers de famille, c’est-à-dire en réalité une chambre unique où couchaient, mangeaient, travaillaient le père, la mère, cinq ou six enfans des deux sexes, assistés