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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/872

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tion, le sentiment profond qui avait tout à coup soulevé l’opi- nion anglaise contre l’idée du tunnel, pour qu’il y ait lieu d’y revenir. Les Anglais ont vu dans le tunnel une menace contre lear sécurité. La Manche est pour eux une sûre barrière à l’abri de laquelle ils peuvent vivre et faire leurs aflaires sans le service militaire universel et obligatoire, sans épuiser leurs finances en armemens, casernes et fortifications. La mer les met à l’abri d’un coup de main. Cet isolement leur plaît et les rassure ; il serait plus complet, qu’au fond ils n’en seraient pas autrement fâchés. C’est la réponse du vieux Pam à Thomé de Gamond, lorsqu’on 1857, celui-ci était venu solliciter le concours de l’Angleterre. « Quoi ! s’écria le plus Anglais de tous les Anglais, vous voudriez nous faire participer à une œuvre dont le but est de raccourcir encore une distance que nous trouvons déjà trop courte [1] ! »

Il n’y a rien à opposer à ce préjugé, devenu, de l’autre côté de la Manche, un dogme patriotique. Longtemps encore, il faut s’y attendre, « l’anneau d’argent )> ceindra, inviolée, « l’Île porte-sceptre » dont le Jean de Gand de Shakspeare célèbre en vers enthousiastes la jalouse indépendance.


II


Cependant, on assure que le pont cause moins d’appréhensions de l’autre côté du détroit, et que, plus aisément que le tunnel, il peut s’y faire accueillir et tolérer. Le général Wolseleyy voit, dit-il, « infiniment moins d’objections, » et cette opinion est partagée par tous ceux de ses compatriotes qui, du haut du château de Douvres, aiment à mesurer, du regard, la facile trajectoire que décriraient, pour aller détruire les travées les plus voisines du pont, les projectiles perfectionnés de l’artillerie moderne.

Comme celle du tunnel, l’idée du pont a eu des enfantemens successifs. Nous l’avons vue occuper pendant quelque temps le cerveau Imaginatif de Thomé de Gamond. Après lui, Vérard de Sainte-Anne présentait à l’Académie des Sciences, dans sa séance du 28 janvier 1870, un projet de pont, qui ne comportait pas moins de 340 piles, sorte de forêt maçonnée, à travers laquelle les navires eussent difficilement trouvé à se faufiler. On avait vu aussi surgir l’idée, pour le moins hardie, d’une sorte de pont suspendu, composé d’énormes tresses de chaînes sur lesquelles un intrépide inventeur, dédaigneux des vents, disposait un frêle tablier.

  1. What ! You pretend to ask us to contribute to a work the object of which is to shorten a distance which we find already too short ! cité par sir Edward Watkin dans son rapport du 20 janvier 1882 à l’assemblée de la Submarine continental railway C°.