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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/867

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ait servi à ces mortels errans de l’âge de pierre, en quête de chasse, et dont aux mêmes lieux on retrouve les silex taillés, c’est fort admissible. L’explication, en tout cas, satisfait mieux l’esprit que le fungorum instar des anciens, attribuant la présence de l’homme sur ces terres isolées du monde à un fait de génération spontanée.

L’observation géologique fournit des preuves plus directes de l’antique union de la Grande-Bretagne avec le continent. Les rives du détroit semblent, en effet, les deux parties d’un même plateau, à travers lequel le cours incessant des eaux se serait progressivement creusé un lit. Si tout à coup, nouvelle Mer-Rouge, la Manche entr’ouvrait ses flots, de Boulogne à Folkstone, de Calais à Douvres, s’étendrait une vaste plaine ondulée, aux contours adoucis. Les habitans de ce qui aurait cessé d’être les rivages de la mer disparue auraient, pour se réunir au milieu de cette nouvelle vallée, à descendre soit du Gris-Nez, soit du South-Foreland, des pentes beaucoup moins abruptes que celles qui limitent le bassin de la Seine aux abords de Paris. Ce sont les flots qui ont creusé cette nouvelle vallée ; et tout se réunit pour faire penser que l’œuvre fut facile, et la faiblesse de la défense et la vigueur de l’attaque. Craie friable sur toute son épaisseur, l’isthme était sans force pour résister à l’action combinée, des tempêtes et des flots des marées cherchant par les deux côtés à la fois à détruire l’obstacle qui s’opposait à la superposition de leurs dangereuses intumescences.

Aujourd’hui encore, l’action conquérante des flots se continue : la terre cède la place à l’onde. Les falaises de Douvres et d’Hastings reculent incessamment : Shakspeare’s Cliff, qui projette son ombre sur l’entrée du premier de ces ports, a, depuis dix-huit siècles, perdu 2 kilomètres de son promontoire. Les Goodvin-Sands, bancs sous-marins aujourd’hui à plus de 12 kilomètres de la côte, y ont été réunis autrefois et une tradition populaire a gardé le souvenir de leurs habitans. Plus au nord, le même eftet se continue ; sur certaines parties du Norfolk et du Suffolk l’érosion est de plus d’un mètre par an. La jolie ville d’Eccles-by-the-Sea a dû fuir. Elle est aujourd’hui rebâtie en arrière de la position qu’elle occupait au temps de Guillaume. Seule, son église, ensevelie dans le sable marin, témoigne que ces lieux, aujourd’hui couverts par les eaux, lurent autrefois habités. Quelques géologues croient même pouvoir calculer que la perte des côtes anglaises est de 3 mètres par siècle, tandis que sur les falaises du Havre, ce serait jusqu’à 20 mètres. Les flots de la mer accomplissent ainsi la grande œuvre d’évolution de la nature, et, sans souci de la durée nécessaire, des débris incessamment arrachés aux rivages d’aujourd’hui, ils vont former, au sein des profondeurs sombres, les assises des continens futurs. Comme ils se forment aujourd’hui, ainsi se formèrent-ils autrefois.