Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/863

Cette page n’a pas encore été corrigée


ces pages, qui, au milieu de la vie, à l’heure où les ombres s’allongent, a été, comme Elisabeth Browning, sauvée par l’amour.

Mais, si la passion satisfaite et nécessairement exceptionnelle n’est pas une loi de notre nature, ce sont des lois du monde moral, et les premières des vertus, que la foi et que l’espérance. Or le poème se termine sur un cri d’espérance et sur un acte de foi. C’est trop peu dire : il finit sur un élan mystique. Romney lève au ciel ses yeux aveugles : « Je compris, dit Aurora, que son âme voyait, » et elle cite les paroles du prophète de Pathmos : « Le premier fondement était de jaspe, le second de saphir, le troisième, de chalcédoine… et le dernier, d’améthyste. » Ce qu’ils voient tous deux, c’est la Jérusalem de l’avenir, celle qui sortira, triomphante, des efforts de l’homme. Mais si cette croyance leur est revenue, et cette fois définitive, c’est au prix de mille épreuves : là, sans doute, est la moralité suprême de l’œuvre d’Elisabeth Browning, celle qui nous intéresse surtout, nous qui n’avons pas su trouver encore cette foi si ferme, celle que, — réduits ici à ne pas raconter le poème, — nous n’avons pu qu’imparfaitement dégager. Elle s’impose pourtant. La vérité, non plus que le bien, ne se cueille comme un fruit mûr. Il faut la mériter, comme il faut mériter l’amour et l’art par un effort tout individuel et tout personnel, sans compter sur autrui. C’est une erreur, et même une faute, de dire que nous ne le pouvons pas. Chacun de nous peut gagner au moins l’une des récompenses offertes. Car nous avons en nous des forces énormes, plus grandes mille fois que nous ne le soupçonnons ; mais, au lieu de les concentrer, nous les gaspillons follement et les jetons au vent. C’est pourquoi nous ne croyons pas à un avenir de bonheur et de justice, bien que cet avenir (et cette pensée est effroyable) dépende de nous. Il faudrait, pour y croire, avoir commencé à le réaliser en nos cœurs.

Assurément, ce n’est pas là une grande découverte. Mais si l’idéalisme du poète d’Aurora Leigh n’est pas nouveau en ses traits essentiels, — et, à vrai dire, il serait étrange qu’il le fût, — il me semble pourtant qu’il a le mérite de poser nettement le problème social de ce temps, et sur son vrai terrain, qui est le réveil de la conscience morale. Il y a des époques où il y a quelque nouveauté à rappeler aux hommes que la civilisation est affaire d’âme. « Ou concentre-toi, ou meurs. » Ce mot de Michelet pourrait servir d’épigraphe à cette inoubliable Aurora Leigh. Concentre-toi, et ressaisis-toi. Alors peut-être tu pourras dire avec Elisabeth Browning, et avec tous ceux qui, sans trop y compter peut-être, rêvent un rajeunissement spirituel de la race humaine : « It is the hour for souls. Voici l’heure des âmes. »


JOSEPH TEXTE.