Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/862

Cette page n’a pas encore été corrigée


nos sentimens, quel est le plus vulgaire à la fois et le plus noble, celui qui, plongeant ses racines dans les sens, s’épanouit dans l’esprit pur, celui qui surexcite entre tous toutes les facultés de notre être ? « L’âme, dit Amiel, doit se créer sans relâche. » Or, elle se crée surtout par l’amour. « L’art est grand, se dit Aurora à la fin de son récit, mais l’amour le surpasse. » Il ne faut pas seulement que l’art soit action, il faut qu’il soit amour. C’est une illusion de toutes jeunes âmes, — l’illusion d’Aurora à vingt ans, — c’est un sacrifice héroïque et absurde, de se résigner, par orgueil, à n’être pas aimées. Comment, en effet, « une artiste parfaite » se développerait-elle dans « une femme imparfaite ? » Oui, Romney avait raison de dire à une jeune fille, comme elle, qu’elle ne pouvait rien savoir et rien dire des réalités de la vie. Mais l’amour est un grand maître, et par lui, la raison des femmes devient virile. A mesure qu’elle avançait en années, elle l’a compris, en voyant les rêves de la première jeunesse se décolorer peu à peu, les fleurs de l’adolescence se faner et se flétrir. C’était comme un suaire qui, lentement, la couvrait toute : Oh ! dit-elle,

Rester assise seule — et penser pour toute consolation, — que ce soir même — des amans fiancés, penchés l’un vers l’autre, — sans cesser d’écouter, à demi distraits, le bruit charmant de leur haleine, — lisent peut-être quelqu’une de nos pages, — et s’arrêtent frémissans (comme si leurs joues s’étaient touchées), — quand telle ou telle strophe, en harmonie avec leur âme, — semble, comme un flot, porter leur propre pensée : « Voilà ce que je sens — pour toi ! » « Et moi, pour toi : ce poète sait ce qu’est l’amour éternel ! »

Hélas ! elle l’ignore, celle qui a écrit ces lignes : elle a cru qu’elle l’ignorerait toujours. C’est pourquoi, maintenant que Romney lui est revenu, elle sent « comme une pluie chaude de passion » qui lui mouille les yeux. C’est l’orage qui éclate et rafraîchit l’atmosphère. « O Art, mon Art, tu es grand, mais l’Amour est plus grand ! — L’Art est un symbole du ciel, mais l’Amour est Dieu… Je ne voulais pas être une femme comme les autres, — une femme simple qui croit à l’amour… O Romney, je suis bien changée depuis ! »

Cette fin du poème est une chose unique. Jamais sans doute, en aucune langue, l’amour n’a été exprimé en accens plus passionnés et pourtant plus purs, plus brùlans et pourtant plus chastes. Jamais hymne n’a été plus caressant à la fois et plus austère, plus frémissant et plus voilé, plus enflammé et plus pieux. Il faut renoncer à traduire l’intraduisible. Celle-là seule, il est permis de le dire (puisqu’elle l’a dit elle-même), pouvait écrire