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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/859

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saurais dire. Il faut lire, et dans l’original, ces pages admirables, toutes platoniciennes par le souffle poétique, toutes modernes par l’expression un peu inquiète et un peu tourmentée, toutes chrétiennes et même mystiques par leur envolée audacieuse dans le monde invisible : — « Si tu veux être poète, avait dit Milton, que ta vie soit un poème ! » — Si tu veux sentir, nous dit l’auteur d’Aurora Leigh, la grandeur de l’idéal qu’on te propose, commence par te dépêtrer de la boue et de la fange. Alors seulement tu seras digne de voir et d’entendre. C’est une expérience à faire. Le prix n’en vaut-il pas la peine ? Il ne faut pas démontrer le bien aux hommes, mais le faire sentir à leur cœur. Le plus grand raisonneur du monde, s’il n’a éprouvé cela certaines lois, est un sourd qui parle d’harmonie : — « Si un homme pouvait sentir, — non pas une fois dans l’extase de l’artiste, — mais chaque jour, jour de fête, de jeûne ou de travail, le sens spirituel qui brûle à travers, — les hiéroglyphes du monde visible, — il peindrait désormais le globe avec des ailes, — il révérerait les poissons et les oiseaux, le taureau et la terre, — et son corps même, son corps d’homme. » — Alors il serait semblable à Aurora, quand, sur la terrasse au-dessus de Florence, elle a retrouvé Romney : une joie infinie l’embraserait, le soulèverait de terre. Il dirait comme ils disent, sous le ciel étoile : — « Toutes les fois que cette étoile scintille, il naît des âmes, — qui, elles aussi, travailleront. Que la nôtre soit calme. — Nous devrions avoir honte d’être assis sous les étoiles, — impatiens de n’être rien. » — Il faut savoir communier avec l’invisible, deviner, sous les formes fragiles, le type éternel, et, sous les réalités, leur symbole. La Nature et l’Esprit, séparer ces deux choses, c’est « vouloir la mort ! » car toute la création n’est qu’un hommage mystique à l’Idée. Seule, l’Idée existe et vit d’une vraie vie. Mais tel est notre matérialisme que, aveugles aux seules réalités, nous nous en tenons aux faits, qui ne font que les traduire. Nous nous obstinons à ne voir que l’envers des choses, à peu près comme des spectateurs qui voudraient juger la pièce du fond des coulisses.

Nous sommes les flocons de la neige éternelle
Dans l’éternelle obscurité.

Soit. Mais parfois cette nuit s’éclaire tout à coup, et, d’un coup d’œil, il nous est donné d’entrevoir l’ensemble des choses. Alors il nous apparaît clairement que nous prenions la nuit pour le jour et la pâle lueur des étoiles pour la clarté du soleil.

Un symbolisme très poétique et très noble, un idéalisme ardent et d’une audace qui d’abord déconcerte, puis séduit infiniment par ses envolées mêmes, un christianisme très moderne, enfin, sans