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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/848

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monde ? S’appeler Shakspeare et avoir écrit Macbeth ? S’appeler Dante et avoir aimé Béatrice ? Ou, plus prosaïquement, mais plus utilement, — dira la voix commune, — avoir redressé quelques torts, réformé quelques abus, semé un peu de bien autour de nous, et soulagé quelques milliers de malheureux ?

Grave question, que neuf hommes sur dix résolvent en ne la posant pas. Ils agissent, aiment et rêvent tour à tour, sans se demander, des trois emplois possibles de la vie, quel est le meilleur. Mais les cœurs et les esprits d’élite le sentent qui s’impose à eux, comme une obsession, ce problème de l’emploi de la vie. Pour la plupart, c’est un tourment de quelques années, — de ces années vagues et vides encore de la jeunesse, où l’homme a le temps de se demander ce qu’il fera de ses forces ; puis la vie survient, et ses nécessités, et le succès même qui, les lançant dans une voie, leur interdit les autres. Quelques-uns, pourtant, les plus nobles, ne se consolent jamais d’avoir eu à choisir — et telle fut Elisabeth Browning. Poètes, ils envieront la gloire de l’homme d’action ; amans, ils rêveront de chanter leur amour ; puissans et agissans, ils se demanderont avec inquiétude si un peu de rêve ne valait pas, en définitive, toute cette fièvre ; éternellement mécontens de n’avoir pas réalisé tout l’idéal qu’ils portent en eux et qui les étouffe : esprits rares pour qui la vie est vraiment, — suivant le mot d’un rêveur contemporain, — « un enfantement de l’âme, » et qui veulent la connaître, l’épuiser toute, ou mourir.

Mais, hélas ! comment concilier l’inconciliable ? L’amour parfait, l’amour absolu n’est-il pas exclusif de cette possession de soi et de cette entière lucidité qui est la faculté propre de l’artiste ? Et à son tour, l’art ne suppose-t-il pas une souplesse de la pensée, un abandon, une faculté de se déprendre de soi, que l’action interdit ? Quelqu’un a dit bien justement : « Pour agir, rien n’est plus utile que l’étroitesse de la pensée, jointe à l’énergie de la volonté. » Mais alors, — et si cela est vrai, — comment un vrai poète serait-il un grand homme d’action ? Entre tant de partis qui s’offrent à nous dans la vie pratique, tant de devises et tant d’étendards, pourquoi le rêveur choisirait-il ceci plutôt que cela ? Pourquoi dans cette foule se rangera droite plutôt qu’à gauche ? Et si l’on est convaincu, comme le sont généralement les poètes, de l’énorme portée de chacun de nos actes et, si je puis dire, de leur répercussion à l’infini, comment ne pas reculer devant cette responsabilité si grossière et si lourde ?

Qu’il s’agisse d’une femme et la question devient cent fois plus embarrassante encore. Elle a beau se redire avec Elisabeth Browning ou, — c’est tout un, — avec Aurora Leigh : « Ceins tes reins toi-même, » ne compte que sur toi : souviens-toi que « la jeunesse