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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/845

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intérieure, la seule vraie vie : grandir seule, sous l’œil de Dieu ; découvrir ce monde nouveau pour elle, et qui l’enchante, de la pensée et des livres, que lui faut-il de plus ? Un peu moins de sermons, de grâce ! « Il y a des livres moraux faits pour exaspérer la vertu : » oui, certes, et de même une certaine morale dégoûte de la morale. Éternellement révoltée contre ce qui est faux, conventionnel, artificiel, telle nous trouvons Aurora enfant ou jeune fille, telle elle restera. Il y a une révoltée en elle, mais une révoltée sans faux orgueil et sans attitudes dramatiques. Elle a la fierté, en même temps que la modestie, des grands cœurs. Jamais elle n’oublie qu’elle est patricienne, orpheline et poète. Et, à cette dignité près, qui est rare, elle est bien de son temps.

Avec cela, parfaitement franche, d’une franchise savoureuse et charmante : douleur et joie, triomphes et déconvenues, faiblesses et piqûres d’amour-propre, elle nous dit tout. Elle n’a aucun des petits travers des femmes supérieures. Elle ne surfait ni ses mérites, ni ses défauts. Elle est délicieusement sincère.

Il y a des momens où cette solitude, dont elle était si fière tout à l’heure, lui pèse bien lourdement : elle l’avoue, alors, sans fausse honte. Mais le plus souvent la vie l’emporte, et la joie, et le besoin d’espérer. Elle ne cède pas alors au désir de se hausser sur un piédestal de poétique mélancolie : elle confesse franchement que le vent a tourné. Si son enfance lui a paru sombre, combien ses vingt ans lui semblent bons ! « Aurora Leigh, la plus matinale des aurores, » l’appelle son cousin Romney. De fait, jamais existence de jeune fille n’a été plus pareille à une aube rosée que celle d’Aurora vers la vingtième année. Il n’y a rien tel que ces natures longtemps comprimées, refoulées et assombries par la vie pour éclater tout à coup, par poussées de sève, dans un bouillonnement magnifique et fécond. On dirait qu’elles veulent regagner le temps perdu et même prendre par avance la revanche des heures tristes. Jouissons de la lumière et, selon le mot d’Amiel, de « la joie dissoute dans l’atmosphère, » puisque les soucis et l’inquiétude sont là qui nous guettent, prêts à nous ressaisir au premier tournant. Et d’ailleurs, ne sont-ce pas ceux-là mêmes qui souffrent le plus dont on peut dire à coup sûr qu’ils seront les plus heureux ? N’y a-t-il pas, en définitive, une balance des joies et des peines ? et n’est-ce pas une justice secrète qui veut que, pour être entièrement heureux, il n’y ait rien de tel que d’avoir été d’abord très misérable ? C’est en effet ce qui arrive à Aurora le jour de ses vingt ans : « Je tenais la création entière dans ma petite coupe… J’avais juin en moi, avec ses foules de rossignols chantant dans la nuit, — et ses boutons rougissans par l’entrebâillement du calice. — Je me sentais si jeune, si forte, si sûre de Dieu ! » C’est comme une