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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/843

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le pressant et urgent besoin de mon âme, — ainsi que les mères endormies sentent l’enfant qui tette, — et sourient ? » Le Nord lui répugne. Elle trouve que tout, hommes et choses, y a des airs de « moules trop anciens et trop usés : » la nature y a je ne sais quoi de reposé, d’achevé, de bourgeoisement heureux : « mon âme a hâte de bondir vers le soleil. « Il n’y a que l’air d’Italie où l’âme se fonde, se disperse, s’allège. C’est la seule nature qui parle, vive, sente avec nous et dont nous puissions dire qu’elle est vraiment divine, parce qu’elle est seule à nous répondre quand nous l’interrogeons. Écoutez-la nous décrire une soirée près de Florence :

Graduellement, — les ombres pourpres, avec lenteur, — avaient rempli toute la vallée jusqu’au bord — et inondé toute la ville, qui apparaissait — comme quelque cité noyée dans une mer enchantée, — isolée de la nature entière ; et cette vision vous attirait, — vous remplissant d’un désir passionné de sauter et de plonger, — et de trouver un roi des mers à la voix murmurante comme les vagues, — aux doux yeux perfides, aux boucles lisses, — qu’on ne peut baiser sans en enlever — le sel sur les lèvres.

Ce « roi des mers, » elle l’a cherché toute sa vie. Trait distinctif de cette âme de poète, et sur lequel nous reviendrons : elle ne s’arrête pas aux formes : elle y veut un horizon spirituel, une perspective infinie, un arrière-plan où se joue le rêve. « J’avais des relations avec l’invisible, » dit-elle de son enfance. Qu’importe l’Océan, si « le roi des mers » ne se cache sous la vague qui déferle ? et qu’importe, dira-t-elle plus tard, la vie, sans un symbole qui l’explique et l’enveloppe comme d’une buée ? Je sentais un vent doux qui venait du pays des âmes. Comme elle l’a senti vivre derrière le rideau mobile du temps, l’étrange contrée où les âmes vont après la mort et d’où nous vient parfois je ne sais quel souffle d’un éternel printemps !

Par un contraste attendu, ce qu’elle emprunte à cette société de la nature, en même temps que le besoin de vivre de la vie des choses, c’est la passion d’être seule. Aurora enfant est une sauvage. Il est vrai qu’à la mort de son père, cette solitude soudaine où elle s’est trouvée l’a rendue comme folle. Le monde lui semblait un grand désert vide et morne. On l’emmène en Angleterre, « les oreilles pleines encore du silence de son père, » de ce père adoré, maintenant muet pour jamais. Que ce ciel est bas ! Il semble qu’on puisse le toucher du doigt : « toutes choses sont estompées, ternes et vagues. » Elle sanglote et s’écrie : « Je suis trop jeune, trop jeune encore pour être seule ! » Sûrement, ces longs jours