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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/825

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répéter à ses hôtes « qu’il était comme le serpent, qui forme un cercle la queue dans la bouche, pour leur marquer qu’il ne lui restait rien de ce qu’il avait pu gagner dans l’année. » Il ajoutait que a ce n’était pas son dessein de rien amasser que ce qui serait nécessaire pour être enterré avec quelque bienséance. » Evidemment, s’il eût consenti à recevoir, en entier, soit la pension que lui avait léguée Jean de Witt, soit les libéralités dont aurait voulu le combler un de ses disciples, Simon de Vries, Spinoza se fût mis de très bonne heure fort au large. Mais son désintéressement était absolu, et ce n’est certes pas lui qui se fût jamais avisé, comme tel chef d’école contemporain, d’exiger impérieusement de ses adeptes un budget. Il tenait, par-dessus tout, à ne pas vivre aux dépens d’autrui, et avait à cœur de ne rien devoir qu’à lui-même. C’était dans cette pensée, plus encore que pour se conformer aux préceptes de la législation judaïque, qu’il avait appris le métier de polisseur de verres pour lunettes, microscopes et télescopes ; métier dont il fit bientôt un art, auquel il joignit l’art du dessin, et qui le conduisit à l’étude des problèmes les plus délicats et les plus savans de l’optique. Ce métier ne lui en était pas moins une sorte de gagne-pain, et non pas, comme par exemple à Rousseau, son métier de copiste de musique, une occupation surtout de montre. Aussi bien, avait-il coutume de dire « que, ses parens ne lui ayant rien laissé, ses proches et ses héritiers ne devaient pas s’attendre non plus de profiter beaucoup de sa succession. » Effectivement, Rebecca et Daniel ne tardèrent pas à constater à combien peu cette succession se réduisait. D’argent comptant, il n’y avait point à en chercher. Louis Meyer n’avait-il pas emporté le dernier ducaton ? Restait le mobilier, dont, le jour même du décès de son hôte, Spyck, en homme avisé, avait fait, en présence de témoins, dresser un état authentique par le notaire Van den Hove. « Inventaire des biens et des meubles délaissés par le feu seigneur Bénédict de Spinoza, né à Amsterdam, décédé aujourd’hui à la maison du sieur Henri van Spyck, le tout conforme à la déclaration dudit sieur Spyck. » Les scellés avaient été ensuite apposés sur le local qui contenait le mobilier inventorié. Or, dès qu’ils en eurent vérifié la nomenclature, les héritiers de Spinoza se hâtèrent de disparaître pour ne plus revenir. Ce n’était pas le moins du monde que gracieusement ils abandonnassent à Spyck les effets de son hôte, et pour reconnaître ses soins. Mais ces effets étaient le gage naturel