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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/817

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Ce serait se tromper étrangement que de croire que les génies, même doués de l’originalité la plus puissante, ne doivent rien à leurs devanciers, et que, sans avoir jamais consulté les monumens du passé, ils ont tiré toutes leurs idées de leur propre fonds. Descartes qui, d’ailleurs, excelle par l’invention, affectait, il est vrai, d’ignorer même en quelque manière qu’il y eût des hommes. D’autre part, son biographe Baillet assure qu’il n’avait constamment sous la main que deux ouvrages : la Bible et saint Thomas ; et on sait comment, à un gentilhomme qui lui demandait à voir sa bibliothèque, le solitaire d’Egmont, écartant un rideau qui cachait des pièces d’anatomie, répondit : « Voilà mes livres ! » S’ensuit-il toutefois que Descartes se fût contenté de lire en lui-même ou dans le grand livre de la nature et du monde ? Manifestement non. Ses adversaires et détracteurs, Huet en tête, ont eu le tort impardonnable de lui reprocher d’avoir dissimulé ses nombreuses lectures, et se sont comme ravilis à dresser la liste de ce qu’ils nommaient « ses pilleries. » Il y aurait autant d’injustice que de ridicule à porter contre Descartes des accusations de plagiat. Il n’en reste pas moins que l’ancien élève de La Flèche, quoique sa science n’eût rien de « livresque, » tira certainement grand profit non-seulement des leçons de ses maîtres, mais encore de ses propres lectures, dont, aussi bien, il est facile de constater, notamment dans sa correspondance, des mentions explicites et répétées. Lui-même l’avait écrit excellemment : « La lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés qui en ont été les auteurs, et même une conversation étudiée en