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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/707

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crises ministérielles. Quelles seront les destinées du parlement japonais ? En attendant qu’on le sache, il est devenu une puissance avec laquelle doivent compter non-seulement l’empereur et ses ministres, mais aussi tous les gouvernemens de l’Europe et de l’Amérique.

Supposons que les réformateurs aient le dernier mot, que le vieux Japon vienne à disparaître à jamais. Les Japonais y trouveront-ils leur compte ? N’ont-ils rien à perdre, rien à regretter ? Ils ont toujours vécu d’emprunts ; mais ils ont su, comme les peuples vraiment géniaux, imprimer leur caractère, donner la forme et la couleur de leur esprit à tout ce qu’ils prenaient à l’étranger. Quand ils n’étaient que les satellites, une des lunes de ce grand soleil qu’on appelle le Céleste-Empire, ils ne laissaient pas d’être eux-mêmes, et on distinguait facilement un Japonais d’un Chinois. Aujourd’hui que, violentant leur naturel, ils s’appliquent à ressembler à des peuples qui, par leurs origines, leur race, leur sang, leur esprit, leurs croyances, n’ont rien de commun avec eux, sauront-ils sauver leur originalité, et ces imitateurs intelligens et libres ne se changeront-ils pas en de serviles copistes ?

Quand ils seront dans toute la force du terme les Yankees du Pacifique, que deviendra leur gaîté ? Les Yankees ne sont gais qu’à leurs momens perdus, et ils en perdent le moins qu’ils peuvent. Que deviendra leur code de l’honneur ? Que deviendra leur proverbiale courtoisie ? Les Yankees ne sont polis que lorsqu’ils en ont le temps. Ils avaient tous des manières de cour, et les parlemens ne tiennent pas école de politesse. Dernièrement, une circulaire ministérielle rappelait aux fonctionnaires de tout grade qu’ils sont tenus d’avoir des égards pour tout le monde ; cela semble prouver que, depuis peu, on est moins poli au Japon. Jusqu’aujourd’hui, lorsqu’un Japonais donnait un grand dîner, la conversation suivante s’engageait entre ses invités et lui : — « Merci du savoureux souvenir que j’ai gardé de notre dernière rencontre ! — Je vous demande pardon, je n’ai pas eu ce jour-là toute la politesse que vous êtes en droit d’attendre de moi. — Que dites-vous ? C’est moi qui ai négligé de vous témoigner tous les égards que je vous devais. — Il n’en est rien, j’ai reçu de vous une leçon de bonnes manières. Eh ! quoi, vous êtes assez bon pour venir passer quelques heures dans une aussi pauvre maison que celle-ci ! — Eh ! quoi, vous êtes assez bon pour daigner recevoir sous votre toit très distingué une personne aussi insignifiante que votre serviteur. » Après chacune de ces phrases, on salue profondément, et on ne respire pas, on hume l’air, on le boit, on le suce ; ce genre de courtoisie est incompatible avec la fièvre des affaires et avec l’éloquence de la tribune. — Mais, dira-t-on sans doute, voilà bien des cérémonies inutiles. A quoi bon ? — Il faut pourtant considérer que certains défauts tiennent à certaines qualités, que certaines vertus cessent d’exister dès qu’elles