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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/676

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dans les ateliers clandestins dont il était question tout à l’heure. Non, ce sont des hommes de religion et de nationalité diverses qui viennent s’offrir en proie au monstre dévorant qui les guette. Il faut les voir débarquer à Tilbury pour se rendre compte de la laideur du spectacle et de l’animosité qu’il soulève. Toute saison leur est propice pour entreprendre le voyage qui les éloigne du sol natal. Que le soleil brille ou qu’il disparaisse, que la nature soit en fête ou en deuil, ils marchent sans cesse, ils marchent quand même. Pour eux, l’horizon est toujours sombre, l’avenir obscur, morte à jamais l’espérance. Qu’importe alors que la pluie tombe ou que le brouillard les suffoque ? Le ciel de Londres, noir et bas, est à l’unisson de leur tristesse. Ah ! surtout, que le bleu ne se montre pas, car la lumière, en tombant sur leurs loques minces, découvrirait peut-être et mettrait à nu les plaies inguérissables de l’âme !

Notons ce fait : ces individus n’apportent avec eux aucun argent. On n’a pas même la consolation de se dire qu’ils possèdent un petit capital qui restera dans le pays, ira grossir la fortune publique. Ceux qui ont encore dans leurs poches quelques thalers ou quelques roubles ne les conservent pas longtemps ; ils en sont vite dépouillés par la troupe d’aigrefins qui rôde autour des quais, s’offre à leur servir de guide et à leur indiquer un logement. A peine sont-ils à terre, dit l’évêque de Bedford dans sa déposition devant le comité de la chambre haute, les voilà qui font irruption sur le marché de la main-d’œuvre, errent dans les rues, jusqu’à l’arrivée du sweater, prévenu en hâte de leur présence. Langue, coutumes, lois du pays, ils ignorent tout, acceptent, les yeux fermés, les conditions les plus dures. Il y a la période d’apprentissage pendant laquelle ils ne gagnent rien, couchent où ils peuvent, travaillent quinze heures en échange de leur nourriture : du pain et, racheté en secret pour eux, le poisson d’odeur offensante dont l’inspecteur des étalages a prohibé la consommation. Au reste, le voyageur à l’affût du pittoresque n’a qu’à parcourir certaines ruelles de l’East end ; rien de plus étrange que le marché du dimanche matin. En plein air, sur des tables boiteuses ou sur le pavé, — à moins que ce ne soit à l’intérieur de boutiques sordides, — haillons, linge troué, vêtemens informes, vieux chapeaux sauvés de l’égout, chaussures béantes, tous les rebuts de la grande ville sont mis en vente, offerts à crédit à ces nouveaux arrivés, par ceux qui les ont précédés dans la métropole. Encore, s’il ne s’agissait que de l’échange, entre mains crochues, d’effets et de chiffons hors d’usage ? on se résignerait, à la rigueur, — à l’existence de ce foyer pestilentiel, dangereux cependant pour la santé publique ; mais un autre trafic existe, plus humiliant. Alignés comme