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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/674

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avec les directeurs des grands magasins, reçoivent les sous-entrepreneurs, les accueillent ou les éconduisent. Le jour où elles n’ont plus rien à envier de personne, malheur à celles qui sont sous leurs ordres ! Gare aux fainéantes qui oseront se plaindre que les yeux s’usent, que le dos se voûte, et que les contours encore incertains des jeunes poitrines s’altèrent et se déforment à la pratique de ce terrible métier !

Les gains varient naturellement avec le genre d’ouvrage entrepris et le nombre des ouvriers engagés. Les gens exercés, ceux qui connaissent à fond le sweater et ses habitudes, se piquent de deviner, à la simple inspection d’un atelier, le chiffre des profits qui s’y réalisent. Tout dépend des conditions auxquelles on a réussi à traiter ; or, dans le marché de la façon, l’écart est toujours si considérable que le prix d’une confection peut s’élever jusqu’à quinze schellings pour retomber le lendemain à un schelling ou même à neuf pence. Quelle marge pour les intermédiaires ! Les débutans n’ont pas d’exigences, ils prennent ce qu’ils trouvent, acceptent une commande, celle du veston, par exemple, dont la vogue aussi bien que la forme sont si populaires en Angleterre, au taux de dix-huit pence ou 1 fr. 80. Il ne s’agit pas, bien entendu, d’une pièce fine ; c’est le vêtement du petit employé ou de l’ouvrier endimanché. Voyons maintenant ce que va gagner ce commençant. Sur les dix-huit pence, il en paiera cinq à l’ouvrier à la machine ; pour quatre boutonnières, un penny et demi ; même rétribution pour le repassage, la doublure, l’assemblage des morceaux provisoirement faufilés, soit trois opérations différentes entraînant une dépense de quatre pence et demi. La piqûre ne lui reviendra qu’à un penny. Total, douze pence ou un schelling. Son profit est donc de six pence par habit. Supposons que grâce à la division du travail, l’atelier qu’il dirige confectionne, en une journée de quinze heures, quarante vestons ; le soir, après avoir renvoyé son monde, il évaluera son bénéfice à près d’une livre sterling, frais déduits. Que sera-ce, quand il aura capté la confiance des personnages marquans dont la profession s’honore, et qu’il ne consentira plus à se charger d’un ordre pressé à moins de trois, quatre ou cinq schellings ? Il grandira en considération et en importance cependant qu’autour de lui, presque à ses pieds, une multitude continuera de souffrir et de l’implorer ; mais l’heureux sweater n’aura pas lieu de s’alarmer de cet afflux ; plus il viendra d’étrangers misérables, plus il sera fort, car en vertu d’une loi naturelle qu’aucun sophisme ne peut entamer, la main-d’œuvre est d’autant moins chère que les demandes d’emploi sont plus abondantes sur le marché.