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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/670

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prescriptions impérieuses quant à l’aération et à la salubrité des chambres de couture, tout cela est lettre morte, bien entendu. Les évaluations les plus modérées portent à deux mille le nombre de ces taudis clandestins, rien que dans l’East end. A Whitechapel et à Saint-George’s in the east, notamment, il n’y a pour ainsi dire pas de maison où ne fonctionne dans quelque coin dissimulé, et au mépris des règlemens les plus sévères, un établissement de ce genre. Les femmes et les jeunes filles n’y sont nullement protégées par les dispositions prévoyantes des factory acts qui limitent leur journée à douze heures, avec interruption d’une heure pour le dîner et de trente minutes pour le thé. On les brutalise, on les oblige à un travail plus prolongé que ne le permet la loi et si on tolère qu’elles consacrent le temps légal au principal repas, la demi-heure de l’après-midi est presque toujours supprimée. Aux réclamantes, on montre la porte ; prenez le thé si vous voulez, mais sans quitter l’atelier, il n’y manque pas de feu pour faire bouillir l’eau. Alors c’est la tasse remplie à la hâte, le pain posé sur les genoux, le tout avalé par bouchées rapides ou gorgées brûlantes ; à peine si le dé, toujours au doigt, s’arrête un instant de pousser l’aiguille.

Quant aux individus de l’autre sexe, ce sont des êtres soumis, sans forces, résignés à la servitude et qui travaillent parfois seize et dix-huit heures. En tout cas, leur moyenne n’est jamais inférieure à quatorze durant les trois mois où les commandes affluent. Le reste du temps, leur misère est telle qu’ils en viennent à regretter l’époque où leurs tyrans les exploitent et les surmènent. Bien sûr, ce n’est pas un sort enviable que de rentrer au logis après une journée écrasante et de gagner son lit, — son grabat, — le dos cassé, les yeux perdus, la tête vide et tourbillonnante. Mais au moins on a du pain, tandis que pendant la morte-saison on court le risque d’en manquer ; l’ouvrage étant rare, le patron paie la main-d’œuvre le moins cher possible. Tous les stratagèmes lui sont bons pour arriver à ses fins. Il s’arrange de façon que la commande soit exigible dans les derniers jours de la semaine afin que le travail, une fois en main, ne souffre pas de l’interruption réglementaire du samedi et du dimanche. Un exemple : nous sommes au jeudi matin et il est sept heures. L’industriel envoie chercher du monde et pour dix ouvriers qu’il lui faut, il s’en présentera cinquante, heureux de passer par ses conditions. Voici, dit-il, un ordre pressé. Il est indispensable que le client soit servi vendredi soir, ou le lendemain dans la matinée, au plus tard. Vite, à la besogne ! — On sait ce que cela veut dire et on s’y met. On y consacre toute la journée ; la nuit vient, personne ne bouge ; le jour