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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/625

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ni même de romanesque. Elle manque surtout d’histoires de femmes ; et, entre autres motifs, j’ai quelquefois pensé que c’en était un là de l’oubli dans lequel Bayle est lentement tombé. Heureux en France les écrivains, pour ne rien dire des hommes politiques, dont un nom de femme est inséparable ! Mais ce philosophe n’a pas eu ce bonheur, — en dépit de Sainte-Beuve, qui voulut à toute force le lui procurer, aux dépens de l’honneur de madame Jurieu, — et sa vie, qui s’écoula tout entière parmi les livres des autres, est tout entière dans les siens.

Pour l’histoire de ses écrits, elle serait sans doute plus intéressante ; et, sans parler des discussions d’authenticité que soulèvent quelques-uns d’entre eux, — comme l’Avis aux réfugiés sur leur prochain retour en France, qu’il a toujours désavoué, mais que ses coreligionnaires ne lui ont jamais pardonné, — tous les ouvrages de Bayle, à l’exception de son Dictionnaire, ont été composés dans des circonstances très particulières : ses Pensées sur la comète et son Commentaire philosophique sur le Compelle intrare, sa France toute catholique sous le règne de Louis le Grand, et ses Réponses aux questions d’un provincial. Ni les uns ni les autres, pourquoi ne les a-t-il signés ? Pourquoi, dans ses Nouvelles de la république des lettres, — le journal dont on savait qu’il était l’unique rédacteur, — a-t-il imputé son Commentaire philosophique à ces « messieurs de Londres ? » ou pourquoi, dans une lettre à l’un de ses meilleurs amis, continuant la même feinte, s’est-il à lui-même reproché de n’avoir fait dans sa brochure que « le semblant de combattre les superstitions papistiques ? » Il pourrait être amusant d’en chercher les raisons. Ou bien encore, l’ayant pris une fois en flagrant délit de mensonge, si nous admettons, sans avoir plus d’égard à ses dénégations, qu’il soit le véritable auteur de l’Avis aux réfugiés, quelle raison a-t-il eue de l’écrire ? Ses compagnons d’exil, qu’il y malmène si vivement, lui étaient-ils devenus plus insupportables que les catholiques eux-mêmes ? ou croirons-nous avec Jurieu qu’il ait voulu, par ce pamphlet, se ménager les moyens de rentrer en France et de s’y faire pensionner ? La question se lierait à celle » de son vrai caractère, qui ne semble pas avoir été à la hauteur de son esprit, et parmi beaucoup de différences, il aurait donc ce trait de commun avec Voltaire : tous les deux incapables de retenir leur plume, tous les deux empressés à décliner un peu effrontément les conséquences de leurs actes, et tous les deux toujours prêts à réparer une insolence par une platitude. Mais toutes ces questions, et bien d’autres, quelque intéressantes qu’elles soient, nous écarteraient de notre principal dessein, qui n’est pas même ici d’approfondir la vraie pensée de Bayle, trop subtile, trop complexe, trop fuyante,