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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/623

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Si ce sont bien là des négations, qui ne voit qu’elles affirment le contraire de ce qu’elles nient ? et qu’en ébranlant le témoignage de l’histoire, à vrai dire, ce que Bayle proclame et s’efforce d’établir sur les ruines de l’autorité, c’est la toute-puissance ou la compétence unique de la raison précisément dans les matières que Descartes lui avait soustraites ? Nous touchons donc le terme du cartésianisme. C’est ici que nous trouvons la preuve de sa solidarité très intime avec tout ce que le XVIIe siècle a enveloppé sous le nom vague de libertinage. Et nous voyons clairement que, si cette solidarité, — plutôt d’ailleurs entrevue que nettement reconnue, moins discernée que sentie, plus crainte enfin que prouvée, — n’a pas laissé d’empêcher les progrès du cartésianisme au XVIIe siècle ; si c’est elle que Pascal, que Bossuet, que Fénelon même ont attaquée en lui ; si c’est enfin quand il ne leur a plus été possible de la méconnaître, qu’ils ont coupé l’amarre, pour ainsi parler, et abandonné le système au vent de sa fortune, nous voyons qu’il n’y a rien de plus faux que de faire sortir l’esprit du XVIIIe de celui du XVIIe siècle.

Autre raison d’étudier Bayle : bien loin que, comme on l’a dit, comme je l’entends souvent dire encore, l’esprit du XVIIIe siècle continue celui du siècle précédent, il en est précisément le contraire ; et, de 1680 à 1735, ou à peu près, sous l’action de diverses causes, tout en France, — la philosophie comme la politique, mais surtout la littérature et la critique, — tout a changé d’aspect, de caractère, et d’orientation. Rarement ou jamais transformation plus profonde s’est opérée plus promptement, et c’est Bayle, on le verra, qui, de cette métamorphose, a été le principal ouvrier. L’esprit du XVIIIe siècle n’est pas sorti naturellement de celui du XVIIe siècle, comme l’effet sort de sa cause, ou la conséquence du principe, comme le chêne sort du gland, ou l’oiseau de son œuf ; il y a fallu l’interposition ou l’intervention d’autre chose ; et je veux bien que la rupture entre eux n’ait pas été complète, — puisque aussi bien, ni dans l’histoire ni dans la nature, on n’en connaît de telles, — mais ce que l’on ne saurait nier, c’est qu’il y ait eu déviation, inversion, renversement du pour au contre, et que plus que personne Bayle y ait contribué. Une partie de l’activité de Voltaire ne s’est employée qu’à contredire en tout la philosophie de Pascal et celle de Bossuet, mais Bayle lui en avait donné l’exemple ou le signal, comme d’ailleurs aux encyclopédistes, si ceux-ci n’ont fait qu’achever de ruiner ce que la timidité de Voltaire, encore embarrassée de toute sorte de préjugés, avait laissé debout de l’ancien régime. Oublier Bayle, ou le supprimer, c’est donc mutiler, c’est fausser toute l’histoire des idées au XVIIIe siècle. Quand son rôle ne serait que celui de l’une de ces espèces de