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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/619

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immenses et procurer à ceux qui les ont mis en œuvre, — non pas à tous, puisqu’il y a eu depuis cinquante ans des ruines mémorables, mais à plusieurs, — des fortunes gigantesques, plus rapidement édifiées qu’elles ne pourront l’être sans doute dans l’avenir.

L’histoire du passé, comparée à notre état présent, aboutit donc à cette constatation singulière : que les fortunes anciennes ont toutes été forcément anéanties, mais qu’elles ont été remplacées par des fortunes beaucoup plus grandes. Car ce que nous avons remarqué pour la richesse du feu M. de Rothschild, mise en regard des plus fortes richesses du moyen âge et des temps modernes, j’ai la conviction qu’on le remarquerait également, en mesurant les cinquante, ou les cent plus grandes fortunes de chaque siècle, à la taille des cinquante ou des cent plus grandes fortunes du nôtre. Le chef des socialistes allemands écrivait récemment aux anarchistes parisiens qu’il était avec eux « dans la lutte à outrance contre ces communs ennemis : le capitalisme, le despotisme et le chauvinisme. » Or le « despotisme » a disparu dans l’Europe civilisée ; le « chauvinisme » disparaîtra sans doute ; mais le « capitalisme » ne disparaîtra pas. Seuls les titulaires de capitaux continueront à changer, par la seule force de la loi naturelle, que la loi politique n’a qu’à laisser librement accomplir son œuvre, œuvre juste en somme, puisque le plus souvent elle récompense le travail, l’habileté, la patience et l’économie.

Cependant, de l’abaissement du taux de l’intérêt depuis le moyen âge jusqu’à nos jours, le capitaliste ancien n’a pas été l’unique victime. Le travailleur actuel en souffre aussi et en souffrira plus encore dans l’avenir. Quand ses épargnes, au lieu de lui donner 10 pour 100 de revenu, comme sous Philippe le Bel, 8 pour 100 comme sous François Ier, 6 pour 100 comme sous Louis XIV, ou 5 pour 100 comme sous Napoléon Ier, ne lui donnent plus que h ou 3 J/2 pour 100 de revenu, comme à la fin de ce XIXe siècle, l’ouvrier a deux ou trois lois plus de peine, ou, si l’on veut, met deux ou trois fois plus de temps à passer rentier. A mesure qu’il devient capitaliste, il doit prendre sa part des désagrémens que le progrès moderne inflige à la classe des capitalistes.

Seulement ce même progrès moderne lui ménage d’amples compensations en qualité de travailleur. En cette qualité, il semble destiné, si la législation n’y oppose pas des entraves factices, à recueillir seul, durant des siècles, le principal fruit de la civilisation.


Vte G. D’AVENEL.