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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/611

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doute, les fils des millionnaires de jadis ; tel anarchiste fougueux descend peut-être de générations cossues, qui ont exploité, pendant des centaines d’années, les sueurs des populations du moyen âge. Tel réactionnaire endurci, qui défend avec une âpre bonne foi les prérogatives de la naissance ou de la propriété, n’est-il pas un noble d’hier, un propriétaire d’avant-hier, longtemps main-mortable et attaché à la glèbe, en la personne de ses aïeux paternels ou maternels ?

Car ce reproche, parfois adressé de nos jours aux paysans, de vouloir faire de leurs fils des « messieurs, » — reproche singulier en somme, puisque cette émulation est l’indice de la prospérité’, la source en même temps que le résultat des progrès d’un peuple, et qu’un pays où les paysans ne voudraient jamais faire de leurs fils que des paysans serait un pays condamné à mort, — ce reproche pourrait s’adresser aux générations qui se succèdent depuis des siècles. Voilà six cents ans, il suffit pour s’en convaincre de pénétrer l’intimité de notre vie nationale, que les « vilains » cherchent, autant qu’ils le peuvent, à faire de leurs fils des « seigneurs. » Et beaucoup y ont réussi ; cependant il y a toujours des paysans, parce que d’anciens seigneurs ont pris leur place dans les chaumières.

Il est une illusion d’optique qui fait croire, dans les siècles écoulés, à la possession exclusive de la propriété foncière, du moins de la grande propriété rurale, par la classe aristocratique. L’illusion tient à ce fait qu’autrefois, à mesure qu’une famille devenait riche, elle devenait noble. On ne pouvait pour ainsi dire pas devenir riche sans devenir noble ; et pourquoi d’ailleurs se serait-on privé de la noblesse lorsqu’elle venait d’elle-même à l’argent ? Aujourd’hui l’extrême richesse de ceux qu’on nommait, sous l’ancien régime, les « roturiers » frappe davantage, parce que le riche du XIXe siècle dédaigne, non toujours, mais le plus souvent, les vaines apparences de gentilhommerie, qu’il veut régner démocratiquement sous son nom plébéien, tandis qu’il y a deux ou trois cents ans son premier soin eût été d’en changer, même de « décrasser, » par des combinaisons de parchemin, ses aïeux dans leur tombe ; et qu’ainsi à distance, nous qui le trouverions « seigneur » ou « sieur » de quelque chose, nous ne verrions pas aussi nettement son entrée dans la caste privilégiée.

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, ce qu’on appelait noblesse n’était, — pour les dix-neuf vingtièmes d’après Chérin, — que du tiers-état enrichi, élevé, décoré, possessionné. Le seigneur de Rozoy (Seine-et-Marne), en 1720, est fils d’un laboureur devenu propriétaire de la terre qu’il cultivait. La famille Pourten, en Périgord, passe de