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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/567

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sont consacrés par la considération que donnent seulement la dignité de la vie et l’élévation du caractère. Le caractère ! c’est ce qui manqua toujours à cet homme si heureusement doué sous le rapport de l’intelligence et de l’esprit. Les événemens historiques offrent à ceux qui y sont mêlés, surtout dans les périodes de troubles et de révolution, des occasions nombreuses de montrer leur trempe. Il est bien permis à la postérité de se demander comment ils se sont tirés de ces épreuves. Courtisan successif de Louis XVI, du pape, de Louis XVIII, de Napoléon, Maury ne fut pas plus fidèle aux personnes qu’aux principes. La faiblesse du caractère, le manque de tenue morale n’étaient pas même atténués en lui par le tact et la finesse qui, chez d’autres, font illusion et sauvent du moins les apparences.

Naïvement infatué de ses succès, il était grossier et intempérant dans ses propos, brutal dans son langage et ses manières, si bien qu’en son âge mûr, en sa vieillesse même, au comble des honneurs, il sembla toujours plus parvenu qu’arrivé. Le jugement de l’histoire, jusqu’ici, ne lui pas été favorable. La plupart des écrivains qui se sont occupés de lui, Sainte-Beuve, le comte d’Haussonville, l’ont apprécié en termes sévères. La publication de M. Ricard n’est pas pour infirmer leur jugement ; elle montre, il est vrai, que les dernières années de la vie du cardinal lui furent une expiation cruelle ; elle montre aussi par les curieux extraits de sa correspondance intime, qu’il était entièrement étranger aux sentimens au nom desquels nous le jugeons aujourd’hui. Mais je n’oserai invoquer cette inconscience manifeste comme une circonstance atténuante. Me trouvant récemment à Rome, j’ai eu la curiosité de voir le tombeau du cardinal Maury. J’errai longtemps dans l’église de Santa-Maria in Vallicella, cherchant, parmi les inscriptions qui garnissent les murs et le pavé, l’épitaphe latine dont M. Ricard a donné le texte. Ne pouvant la découvrir, je m’adressai à un employé de l’église. Il me conduisit dans un étroit couloir qui mène à la sacristie et me dit en m’indiquant une large dalle : « C’est ici que repose le cardinal français que vous cherchez. Aucune inscription ne marque la place de sa tombe. Le pape l’a ordonné ainsi. » Et je me demandai si Pie VII, en refusant à Maury ce suprême honneur, en cherchant à le faire oublier, n’avait pas montré pour son nom plus de vraie sollicitude que le prélat qui vient de rappeler sur lui l’attention, en publiant les volumes qui ont fourni l’occasion d’écrire ces pages.


GEORGE COGORDAN.