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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/527

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les honneurs et la richesse. Tel fut le secret de la vocation de bien des hommes n’ayant guère d’ecclésiastique que l’habit, de Voisenon, de Terray, de Prévost, et sans doute aussi du brillant écrivain et orateur, sur lequel une publication récente vient de rappeler l’attention, l’abbé, puis cardinal Maury [1].

Jean Sifirein Maury naquit en 1746 à Valréas, en terre papale. Son père, simple cordonnier, était beau parleur et naturellement spirituel comme on l’est souvent en ce pays-là. Il réunissait dans sa boutique les beaux esprits du lieu. On y parlait politique, on frondait l’administration du vice-légat, on tenait des propos peu révérencieux pour l’Église et pour ses chefs. C’est sans doute à cette origine et à ce milieu que Maury est redevable de ce qui a caractérisé le plus nettement sa personnalité : l’esprit naturel et primesautier, esprit de reparties et de bons mots, qu’il eut au suprême degré, et la rusticité, la vulgarité de langage et de manières dont il ne se dépouilla jamais. Le jeune Jean Siffrein fit ses premières études chez un vieux prêtre du Buis, aux Baronnies, puis au collège de Valréas, puis à Avignon, au séminaire diocésain et au séminaire provincial. Dans ce dernier établissement, il occupa la cellule où avait demeuré avant lui le père Bridaine, le prédicateur populaire, dont les missions, sur tous les points de la France, ont eu pendant un demi-siècle un si grand retentissement. Cette circonstance, d’après son dernier biographe, n’aurait pas été sans influence sur la vocation religieuse du jeune Maury. N’est-ce pas tirer une bien grosse conséquence d’une coïncidence fortuite ? Jamais deux hommes ne furent plus dissemblables que Bridaine et Maury. Jamais ce dernier, qui fut plus éloquent au sens littéraire et académique du mot, n’eut à son actif les triomphes populaires, que valurent à Bridaine l’accent de la foi, l’enthousiasme religieux et le désintéressement absolu des pompes terrestres. La vocation de Maury, nous croyons en avoir indiqué déjà les causes. Très brillant élève, en même temps que très joyeux compagnon, réalisant au plus haut point le type de l’homme du midi, en qui la vie s’épanouit avec tant de force, il aspirait à montrer ce qu’il se sentait de talent sur un théâtre plus vaste que Valréas, Carpentras ou même Avignon, qui n’avait plus Pétrarque et pas encore les félibres. Pour cela, il fallait prendre le petit collet. Il put choisir, d’ailleurs, entre Rome et Paris. Instruit des grandes espérances que ses maîtres concevaient de lui, le vice-légat lui offrait la protection de l’académie des Arcades. Mais les gens du Comtat, si

  1. Correspondance diplomatique et Mémoires inédits du cardinal Maury (1792-1817), annotés et publiés par Mgr Ricard, 2 vol. in-8°. Lille, 1891.