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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/46

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arracher son secret à cette âme troublée et repliée. Il l’appelle « personnalité remarquable… esprit bienheureux… mystérieuse et chère créature… ; » il avoue qu’elle fut toujours pour lui un être indéfinissable.

J’ai à peine besoin d’ajouter que M. Goethe ne comprenait rien à sa fille. Il était dans la destinée de cet honnête homme, plein d’excellentes qualités et anxieux de bien faire, de se heurter à des natures qui lui étaient inintelligibles, et de leur infliger inconsciemment de grandes souffrances, en les maniant avec maladresse. On l’aurait fort surpris, et affligé, en lui disant qu’il était le tourmenteur de sa fille. C’était pourtant la vérité, et Cornélie ne pouvait lui pardonner sa jeunesse sans joie.

Le sort de Wolfgang était bien moins triste. Il savait où trouver son refuge, et on l’apercevait sans cesse trottant sur les talons de sa jolie maman, se réchauffant le cœur à ses caresses et buvant à longs traits la poésie du foyer dans la familiarité des travaux domestiques. Il la suivait dans la chambre aux provisions, dont les « trésors entassés les uns sur les autres étonnaient son imagination par leur abondance, » et dans la cave, que Mme Goethe soignait elle-même et qui contenait encore, en 1794, six mille bouteilles de bon vin des années 1706, 1709 et 1726, sans parler du reste. On savait ce que c’était qu’une cave, dans ce temps-là, même chez les bourgeois lésineux comme Caspar Goethe, qui ne payait jamais à goûter à ses enfans dans les promenades (son fils ne l’avait pas oublié, et c’est lui qui nous l’apprend dans ses Mémoires), mais qui ne marchandait pas pour tout ce qui constituait une existence honorable dans l’opinion de Francfort. On savait aussi ce que c’était que la « grande lessive du printemps, » messagère des beaux jours comme les hirondelles, et qui encombrait toutes les tables et tous les sièges de toutes les maisons, dans toute la ville à la fois, de monceaux neigeux d’un linge parfumé par le grand air et le soleil. Mme Goethe faisait sa « grande lessive » une fois l’an, comme toute ménagère respectable qui ne craint point de manquer. Cette opération coïncidait avec d’autres travaux importans, qu’elle menait de front à force d’industrie, « car une femme diligente ne fait jamais un pas inutile [1]. » — « Les mois de mai et de juin, dit-elle dans une de ses lettres, sont les plus terribles de toute l’année. Il faut faire la provision de beurre de toute l’année, — rentrer le bois de toute l’année, — je fais cuire mes molcken [2], — on s’occupe de la grande lessive.

  1. Hermann et Dorothée.
  2. J’ai consulté sur les molcken deux érudits et deux cuisinières ; aucun n’a pu me dire ce que c’était.