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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/455

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qui s’épanouissent dans la riche famille des Rougon-Macquart. Cette fois, M. Zola a dû se procurer tous les bonshommes typiques qui composaient pour lui une armée du second Empire : le général ignare, le brave colonel, le brillant officier des Tuileries, le vieux sous-officier, l’engagé volontaire, la brute goulue, la brute dévote, et ainsi de suite. Employés dociles de la machine imaginée par le poète, il leur est défendu de végéter capricieusement, comme de libres plantes humaines ; une volonté tyrannique les ramène dans le cadre et les restreint jusqu’au bout à leur emploi. Qualis ab incepto

Ces bonshommes sont taillés sommairement, pour faire quelques mouvemens déterminés, toujours les mêmes. Comme les figurines de zinc, dans notre art perfectionné des ombres chinoises : prise isolément, au repos, chacune d’elles est grossière et peu vivante ; l’artiste les a combinées pour produire ensemble de prodigieux effets de masses et de perspective. Si Victor Hugo romancier est plus brillant et plus saisissant par le coloris, la richesse du détail, l’éclat des antithèses, M. Zola lui est supérieur comme accumulateur et remueur de masses ; il n’a pas à craindre de rival dans cet art.

Art inférieur, disons-nous. Affinés par une culture délicate, épris de psychologie, d’idées et de sentimens nuancés, nous voulons voir jusqu’au fond dans le jeu complexe des âmes ; nous ne souffrons plus qu’on limite l’infinie variété de la vie ; nous préférons à toutes choses les surprises que réserve l’être humain, quand on l’examine sans parti-pris. Art inférieur, peut-être, pour nos salons, nos écoles normales, nos académies, pour nos classes raisonneuses et subtiles. Mais il ne m’est pas prouvé que cette infériorité soit absolue. Ces bonshommes, qui nous paraissent trop simples, trop extérieurs, sont seuls vivans pour la foule ; elle juge les nôtres obscurs. Ces formes d’art sont les seules populaires, avec de vastes prises sur les imaginations ingénues. Et si l’on y regarde de près, ces procédés n’ont pas varié depuis l’antique épopée, de puis l’Iliade. Faisons les dégoûtés ; il n’en est pas moins certain que Rochas et Sapin, voire même Chouteau et Lapoulle, sont plus proches d’Achille et de Patrocle, de Roland et de Turpin, que M. de Camors ou René Vincy. Je ne dis pas que ces tourlourous vaillent les héros d’Homère et de Théroulde. Mais à ne considérer que leur structure et leur mise en mouvement, ils sont nés de la même conception épique. Vous retrouverez la similitude jusque dans ces répétitions signalétiques, le leitmotiv, comme on dit aujourd’hui, qui annoncent la rentrée en scène de chaque personnage : le colonel de Vineuil, « impassible sur son grand cheval, »