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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/448

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la méthode abstraite ne doivent pas l’emporter sur ceux de la science elle-même. Une fois bien assurés que nous ne comprendrons point les faits subjectifs avec les faits objectifs, nous ne nous ferons aucun scrupule, toutes les fois que le besoin s’en fera sentir, d’invoquer le secours de la psychologie objective et même de la physiologie, et de leur emprunter les faits dont nous aurons besoin. Le droit de ces emprunts est évident ; car il est réciproque, puisque la psychologie objective, de son côté, est forcée à des emprunts semblables, sans lesquels elle ne pourra faire un pas. Ces sortes d’emprunts sont d’usage dans toutes les sciences. Nul doute que l’histoire ne soit distincte de la géographie, et réciproquement. Et, cependant, l’histoire emprunte constamment à la géographie et la géographie à l’histoire. La physique est distincte de la mécanique, et cependant tous les traités de physique commencent par des notions mécaniques. La physique emprunte à la chimie pour la théorie de la photographie, à la physiologie pour la théorie de la vision ; enfin, les industries elles-mêmes s’empruntent les unes aux autres, sans cesser pour cela d’être distinctes.

En résumé, l’établissement d’une psychologie subjective fondée sur l’observation intérieure, comme le demandait Jouffroy, reste encore aujourd’hui la seule base scientifique possible d’une philosophie de l’esprit humain. Mais cette psychologie n’exclut aucun progrès ; elle s’accommode avec tous les accroissemens que le temps a pu apporter, et, en particulier, avec tous ceux d’une psychologie objective, comparée, expérimentale, comme on voudra l’appeler. Il n’est pas nécessaire de détruire ce qui est acquis pour introduire quelque chose de nouveau. Cette méthode révolutionnaire, si mauvaise en politique, l’est encore plus dans la science : là, surtout, les résultats obtenus deviennent la base des résultats à conquérir ; c’est l’ancien qui est la garantie du nouveau et le gage de l’avenir.


PAUL JANET.