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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/427

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la doctrine de Jouffroy ; car c’est lui précisément qui, dans cette même préface, avait le plus nettement et le plus hardiment distingué l’âme de ses phénomènes ou opérations, au point d’avoir écrit cette proposition qui lui a été plus tard si violemment reprochée : « Le problème de l’âme est un problème prématuré. »

Au reste, tout en laissant la plus large part, avec Pierre Leroux et Stuart-Mill, à l’observation indirecte en psychologie par l’intermédiaire de la mémoire, nous sommes loin, quant à nous, d’accorder qu’il ne puisse pas y avoir d’observation directe de l’âme par elle-même. C’est sans doute un fait étrange et inexplicable que celui de la réflexion ; mais il ne l’est pas plus que celui de la conscience, et celui-ci ne peut pas être nié. Kant a parfaitement fait ressortir ce qu’il appelle « le paradoxe de la conscience, » à savoir le lait d’un être se connaissant lui-même, et, comme il s’exprime, « affecté par lui-même : » car il y a toujours là quelque chose de double, à quelque degré qu’on suppose la conscience ; par exemple, je souffre et en même temps je sais que je souffre : il y a deux faits en un seul : c’est donc un redoublement ; mais c’est ce redoublement même qui fait l’originalité irréductible de ce lait. Or la réflexion ne fait autre chose que grossir le fait et mettre en relief ce qui est obscur et nous rendre attentifs à nous-mêmes. Nous pouvons donc à la fois penser, et penser que nous pensons. Par exemple, je veux savoir si l’idée de couleur est inséparable de l’idée d’étendue, j’évoque dans mon esprit un point lumineux dans le ciel, ou un point blanc sur un tableau noir, et je vois toujours cette couleur étendue. L’observation est donc ici contemporaine du fait lui-même ; et la distinction de la conscience et de la mémoire est insignifiante, car c’est le même fait de part et d’autre. On remarquera enfin que l’objection elle-même suppose l’analyse intérieure qu’elle déclare impossible, car on ne saurait jamais par le dehors, par exemple en observant un cerveau, si le raisonnement ou la réflexion sur le raisonnement sont deux opérations successives ou simultanées. L’objection elle-même suppose donc l’emploi de la méthode psychologique.

La seconde objection d’Auguste Comte est que la psychologie se borne à l’étude de l’homme adulte et sain, au lieu de l’étudier à travers les différens âges, ou dans les altérations de ses facultés mentales. C’est donc une science qui se place en dehors des conditions de la réalité.

On est surpris qu’Auguste Comte, en empruntant cette objection à Broussais, ait été assez aveuglé par le parti-pris et par la prévention pour ne pas voir que cette objection portait tout aussi bien sur la physiologie que sur la psychologie, et qu’il avait lui-même