Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/388

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


nommé Taillelamine. Rosay fut pris avec lui, et nous les retrouverons, plus tard encore, signalés ensemble dans un terrible procès. Là il faut convenir qu’il ne s’agissait que d’une lourde frasque d’écolier. L’un des sergens, qui était de service, ayant tiré sa dague, Montigny la lui arracha et frappa du manche le bourrelet de son chaperon. Il ne paraît pas que François Villon ait aidé ses camarades cette nuit-là. Mais il connaissait fort bien l’hôtel à l’enseigne de la Grosse Margot, qu’il fréquentait sans doute avec Montigny. La peinture de la planche dressée au-dessus du porche, « très douce face et pourtraicture, » lui donna l’idée d’une ballade cynique. Ce n’est pas à dire que ce poème ne retrace un épisode vrai de l’existence irrégulière du poète : le procès de ceux qui devaient être ses compagnons quelques années après laisse peu de doute à cet égard; mais il y a une équivoque littéraire. Si on réfléchit d’ailleurs que le premier vers de l’envoi, si horriblement désabusé,


Vente, gresle, gelle, j’ay mon pain cuit !


a été choisi pour faire la première lettre de l’acrostiche du nom de Villon, il sera clair que cette ballade est surtout un tour de force en poésie. Mais rien n’y semble contraint ni ajusté, et c’est en cela que consiste l’art supérieur de ce poète.

Colin de Cayeux était fils d’un serrurier qui paraît avoir habité dans le quartier de Saint-Benoît-le-Bétourné, près de la Sorbonne. Il y connut probablement de bonne heure François Villon. Ce Colin était clerc, et, en 1452, il avait eu déjà deux fois maille à partir avec la justice pour piperie. On l’avait rendu à l’évêque de Paris. C’était donc, dès ce temps, un homme de fort mauvaises mœurs. Nous le retrouverons aussi plus tard en compagnie de François Villon et de Régnier de Montigny. Ces deux amis donnèrent à Villon le moyen de passer sur-le-champ de la vie universitaire et collégiale à une existence de crime et de vagabondage. En même temps, ses relations avec eux lui créaient une manière de seconde existence, obscure et basse, qui devait plaire à cette nature déjà perverse. C’est pendant des courses nocturnes, où il fréquentait des gens de toute espèce, qu’il dut connaître des voituriers par eau, des égoutiers de fossés, comme Jehan le Loup, ou des meneurs de hutin, comme Casin Cholet, avec lesquels il allait voler des canards qu’on mettait en sac au revers des murs de Paris. Ce Casin Cholet était grand querelleur, se battit avec un autre compagnon de Villon, Guy Tabarie, avant 1456.