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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/343

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platoniques d’un enfant de quatorze ans servaient à masquer les prétentions plus sérieuses d’un solide gars de la terme. Il fut vainqueur. Un beau jour, pendant que j’étais au collège ânonnant la grammaire grecque de Burnouf, il conduisit sa victime à l’autel et immédiatement après aux fonts baptismaux, ce qui fut une économie de temps. A cette époque et sans qu’il y eût aucune corrélation entre les faits, je cessai d’aller dans le pays de mes belles vacances.

Les années s’accumulèrent si bien que déjà elles avaient fait de moi un vieil homme, lorsque je ressentis le désir d’aller revoir ces témoins de mon enfance, et les arbres et la mare aux Bleus et le manoir et même Jeannette qui vit toujours. Pendant une semaine je ruminai ce projet, j’étudiai avec soin l’itinéraire que je comptais suivre, car je voulais procéder méthodiquement et visiter les uns après les autres tous les endroits où quelques-uns de mes meilleurs regrets étaient restés attachés. J’écrivis à Alençon afin d’y retenir une voiture qui pendant deux ou trois journées me promènerait là où mes souvenirs me conduiraient. Un matin, muni de mon sac de voyage, je montai en fiacre ; le chemin est long de chez moi à la gare de l’Ouest, rive gauche, où je devais prendre le train de retour vers les jeunes années. Entre la coupe et les lèvres, il y a place pour un malheur : entre le boulevard Haussmann et le boulevard Montparnasse, il y a place pour la réflexion.

Au lieu du pays charmant qui rayonne dans ma mémoire abusée par la perspective du temps écoulé, que vais-je trouver ? La platitude des champs en culture, le coteau rocailleux où s’étiolent les maigres taillis ; la maison avec ses fortes murailles et sa tourelle ? La maison est à d’autres, on ne m’y connaît plus. Et Jeannette, elle est plus âgée que moi ; le soleil, la pluie, les travaux de la ferme ne l’ont point épargnée ; elle est aujourd’hui une de ces vieilles sempiterneuses dont a parlé Rabelais. Je me répétais une phrase de Voltaire : « Candide, en voyant sa belle Cunégonde rembrunie, les yeux éraillés, la gorge sèche, les joues ridées, les bras rouges et écaillés, recula de trois pas, saisi d’horreur, et avança ensuite par bon procédé. » Gardons la chère image et ne la détruisons pas. Comme autrefois près d’Iakakeui, je tournai bride et je rentrai chez moi. C’est chose si heureuse et si rare de posséder un bon souvenir qu’il convient de ne le point exposer à des mésaventures.

Vieilles amours, vieilles demeures, il n’y faut point retourner.


MAXIME DU CAMP.