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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/342

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semblait se hâter de ramener le 1er octobre où la « rentrée » refermerait sur moi des portes détestées. De ces vacances, si courtes pour une si longue claustration, je puis vraiment dire comme Martial de Paris : « Hélas ! le bon temps que j’avoye ! »

Était-ce parce que là je trouvais abondance de plaisirs, de jeux, d’amis et l’entrain des joies partagées ? Non pas, j’y étais seul, je veux dire sans compagnon de mon âge pour faire partie avec moi. Je m’en accommodais sans peine, car à défaut de camarades, j’avais les champs, les bois où je m’étais construit une hutte de feuillage, les prés où je faisais la chasse aux capricornes musqués ; j’avais mon poney que je coiffais de grappes de sorbier et sur lequel je faisais des galopades jusqu’aux étangs de la forêt de Sillé. J’avais la liberté sans limite ; le monde m’appartenait ; à trois lieues à la ronde, les paysans me connaissaient. Si, au cours de mes excursions, j’avais faim, j’entrais dans la première ferme qui se rencontrait sur ma route ; on m’y servait une « miettée » de lait et de pain de seigle que j’avalais avec délice et qu’aujourd’hui sans doute je trouverais exécrable. C’était mon domaine, j’en connaissais tous les coins, tous les sentiers, tous les arbres. « Hélas ! hélas ! le bon temps que j’avoye ! »

Certes j’aimais tout cela, mais bien plus encore j’aimais Jeannette, la fille d’un des fermiers, plus âgée que moi de trois ou quatre ans, paysanne avisée, éprise de cadeaux, sachant les provoquer, très déférente envers le « jeune maître, » et s’en moquant avec sérénité. Le « jeune maître, » c’était moi, romantique, troubadour et rêvant aux étoiles. Ah ! qu’elle était jolie avec ses yeux bleus qui s’efforçaient d’avoir un regard modeste, avec ses cheveux blonds échappés de la coiffe empesée, avec son air futé qui ne parvenait pas à paraître innocent ; qu’elle était jolie malgré ses mains noirâtres, ses sabots cassés et les jurons qu’elle lâchait contre les vaches qui entraient dans le jardin pour marauder les choux. J’étais amoureux d’elle, en tout bien tout honneur : je multipliais les gages de ma tendresse : fichus, croix d’or, anneaux d’oreilles, robe de drap ; c’est à cela que mon amour bornait ses témoignages qui n’étaient point découragés : « Jeannette, je suis décidé à t’épouser ! — Ça, notre jeune maître, c’est une bonne idée, mais vous êtes encore trop mièvre, il faut attendre que vous soyez assez robuste pour enjouguer une paire de bœufs. — Oui, Jeannette, j’aurai le courage d’attendre, mais je veux dès à présent te faire le cadeau des fiançailles. — Ça, je veux bien, j’ai justement besoin d’une couverte pour l’hiver, sauf votre respect, la mienne est si tellement confondue par l’usé, que mes pieds passent à travers. » Je donnais la couverture et je n’en étais pas plus fiancé pour cela. Je faisais office de paravent ; comment aurais-je pu m’en douter ? Les niaiseries