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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/340

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Ce rêve de tout quitter et de m’ensevelir dans une retraite de choix me saisit de nouveau à Beyrouth, avec intensité. J’y cherchai l’emplacement de ma future maison, et je le trouvai sans peine. Sur les collines, au milieu des verdures, à l’ombre des pins parasols, j’ai vu là de petites villas blanches qui m’invitaient au repos et qui me faisaient des promesses, que sans doute elles n’auraient point tenues. Rien n’est menteur comme un paysage, car il n’est fait que pour le plaisir des yeux et ne se soucie guère des besoins de l’intelligence. Contemplation, paresse, abrutissement : j’ai peur que cela ne se ressemble beaucoup. Jamais, malgré des incidens, qui parfois ont été douloureux, jamais je n’ai regretté d’avoir vaincu la tentation et d’être venu prendre ma part, ma toute petite part aux luttes de la vie moderne. Je comprends maintenant que si j’avais déserté l’activité de l’existence pour m’enfouir aux pays d’Orient, dans quelque nid de prédilection, j’y serais mort de désœuvrement et d’ennui, dévoré par l’oisiveté, qui est le plus grand ennemi individuel et social que l’homme ait ici-bas.

Chercher à faire renaître des sensations qui semblent devoir être d’autant plus belles qu’elles apparaissent à travers les mirages du regret, c’est s’exposer aux déconvenues, car on trouve les choses telles qu’elles sont et non telles qu’on se les figurait. Deux fois, sur le point de commettre l’imprudence de retourner vers des impressions dont mon souvenir faisait un enchantement, je me suis arrêté et je crois que je n’ai pas à m’en repentir. J’avoue qu’il y avait plus qu’un aspect de paysage qui me sollicitait. Au mois de juin 1844, revenant de Magnésie, et me dirigeant sur Smyrne, je fis halte pour passer la nuit au village d’Iakakeui, triste hameau dont le cimetière est un admirable fouillis de myrtes, de jasmins et de grenadiers. J’avais pris logement chez une femme veuve ; la seule pièce habitable de la maison était la terrasse, je m’y installai sous la voûte du ciel éclairé par la lune. La fille de mon hôtesse avait environ quatorze ans, elle s’empressait à me servir, sans obséquiosité, avec cette sorte de dignité extérieure qui semble un don de la race orientale, même dans ses conditions les plus humbles. Pieds nus, vêtue d’une robe qui n’était plus neuve depuis longtemps, le front couvert de cheveux noirs crespelés, elle marchait par ondulations, élégante sans le soupçonner, avec des attitudes de déesse ; elle se tenait debout devant moi, les mains placées sur les bras ; elle n’était plus enfant, elle n’était pas encore jeune fille ; en la regardant je pensais à la Mignon de Goethe. L’expression naturellement triste de son visage était augmentée par une cicatrice que la peste avait tracée au-dessous d’un de ses yeux et qui tirait un peu la paupière, comme